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Artisan orfèvre des mots, spécialisée dans le filigrane.

mardi 18 juillet 2017

Nul ne doit être emprisonné pour ses opinions politiques, encore moins une chanteuse.



Dans l’océan noir,
Où tes yeux s’égarent,
Dans ces nuits glaciales,
Dans les murs sales,
Ton chant se pare de ramures,
Et fondant les murs,
Il brise les armures.
Dans le puits sans fond,
Dans le trou profond,
Ta lumière nous parvient,
Trace le chemin,
Sublime ta générosité,
Et te drape de dignité.
Un prénom, en hymne il résonne,
En justice et liberté, il tonne.

dimanche 9 juillet 2017

Dédicace de Fès



Il est des parenthèses de vie aussi douces qu'une goutte de miel qu'on laisse fondre sur la langue. Elle lénifie, adoucit et fait du bien partout où elle passe. C'est comme ces retours aux sources. Enfin, à certaines sources que vous n'avez jamais connu, que vos yeux n'ont jamais effleuré, mais dont vous ressentiez la soif intense. Celle qui ne peut être étanchée que par une plongée vivifiante dans leurs eaux occultes.
Ainsi a été ma visite à cette région du Moyen-Atlas. Peu importe qu'une foule de souvenirs d'enfance me la relit, la revoir avec mes yeux d'aujourd'hui, après ce nouvel éveil à la vie, a démultiplié des sensations qui semblaient venir d'un passé très lointain. Celui de grands-parents et d'aïeux d'ici, ou venant d'ailleurs, et dont le rappel à leur souvenir a ouvert une porte à peine entrebâillé de l'histoire de mon pays. 
Et on se retrouve avec des gènes voyageurs venant du nord au sud, et passant par ce centre cher à mon cœur, cette région de Fès-Boulemane et ses petites communes berbères. 
Mais n'est-ce pas l'histoire de tout marocain ? Qui peut prétendre encore venant d'une lignée pure ? D'une seule graine ou même souche ou branche de l'arbre de vie de notre beau pays ? 
C'est de nos profondes origines d'Amazighie ou d'Arabie, et par tous les conquérants qui sont venus conquérir cette terre, mais dont elle a conquis le cœur, que s'est construit la diversité et la richesse de notre pays. Elle n'aurait pu dévoiler sa beauté et ses trésors si elle n'avait façonné à son image ces âmes, ces cœurs purs, vaillants et fiers.
Ce sont ces cœurs là qu'il faut ressusciter, qu'il faut réveiller de leur long sommeil inconscient. Leur rappeler à leur solidarité, à leur humanité et fraternité, leur rappeler surtout à leur devoir de protection des faibles et des opprimés.

Une tendre pensée pour une jeune fille, une troubadour, enfermée dans une obscure geôle. Un rossignol qu'on empêche de chanter.

mardi 4 juillet 2017

Poésie : Projets de survie




Parmi les étoiles j’ai choisi la moins brillante,
Une dont la faible lueur n’est visible que pour moi.
Je la cultive soigneusement dans mon ciel imaginaire,
Et lui insuffle mon énergie dès qu’elle vacille.
Je ne veux pas que sa lumière inonde le monde,
Elle ne veut pas quitter mon monde obscur.

Parmi les fleurs j’ai choisi celle qui ne me ressemble pas,
Elle est rose, et porte le nom de sa fragrance.
Une rose imbibée de rosée que je retrouve
Dans mon jardin, tous les matins.
Puisse sa couleur me donner l’espoir
De jours meilleurs.
Puisse-elle toujours embaumer
De son odeur suave mon esprit.

Parmi les rêves éparpillés de ma jeunesse,
L’écriture est la désuète constante.
Des pages, des feuillets et des cahiers,
Qui n’en finissaient pas de s’empiler.
Que d’efforts et de sueurs !
Que de déceptions et de douleurs !
Mais je m’acharne, je ne renoncerais pas.
Et même si je n’apprivoise pas les mots,
C’est de leur grâce que je survis.


mercredi 28 juin 2017

Salutation océanique




Une salutation tendre et océanique mes très chers amis, fleurant les bouquets iodés que j’ai récoltés en ces jours de fête.

Le bruit des vagues a bercé ma jeunesse, les algues ont été mes déguisements d’enfant, lorsque nous cherchions à épicer nos moments de détente à la plage. Les châteaux que j’y ai construits sont encore présents, ma peau revêt encore l'écume de ces journées ensoleillées, pour peu que je ferme les yeux.
La mer est ma vraie nostalgie, depuis que je vis loin de ses embruns… Je l’évoque et m’y réfugie à chaque fois que la musique se fait dissonante, quand la partition du monde devient tumulte dysharmonique.

Je m'y réfugie, invoque les forces supérieures, et prie :
Que le bruissement de ses flots recouvre les voix discordantes,
Que ses fragiles moutons les couvrent d’amour et de paix,
Et que son sel, cautérise et guérisse les blessures infligées aux âmes innocentes.

❤️💖💝

mardi 27 juin 2017

Confidence : Ecrire...



Que serait l’écriture sans les changements d’humeurs, sans ces profondes altérations qui surviennent sans qu’on sache comment. Un mot, un geste, une image parfois, et nous voilà plongés dans les tumultes des vocables qui prennent les nuances qu’elles veulent. On ne sait même pas ce qui les provoque, ils se manifestent et chavirent votre barque. Vous aurez beau vous accrocher pour naviguer à contre-courant, la vague est tellement haute que pour la parer le mieux à faire est d’y plonger. La creuser, la décortiquer, jusqu’à faire surgir les mots qui vont la calmer. Le sublime s’écrit dans l’urgence, dans l’intensité du feu déroulant qui sort de l’inconscient. Mais ce n’est qu’une fois que la vague s’éloigne, qu’on peut aplanir le texte, qu’on peut y mettre la cohérence qui y sied. Et c’est rarement la première intention.


samedi 17 juin 2017

Poésie : Le gouffre au bord duquel je me tiens





Le vide,
Le mutisme
Le silence
La brûlure intense
Le manque
La cadence du temps
Le parfum de négligence qui flottait autour de moi
Le désenchantement ou le remord ?
L’éclaireur des chemins de sous-bois
Le tressaillement
Le prisme démultiplicateur
L’émoi du cœur
Le cœur qui a sa propre mémoire
Le bruit spacieux
Le décor diluvien
La fragrance persistante
Le sombre et flamboyant orage qui ne cesse jamais.


lundi 12 juin 2017

Fragment : Henry's mon amour, ma madeleine...

Ah, mon Henry’s !
Je l’ai retrouvé au détour d’une piste, la chaleur était stridente ce jour-là, la poussière avait recouvert mon pare-brise d’un film sablé. Je m’étais arrêté dans cette vieille épicerie de campagne, à l’entrée d’un village déserté de ses jeunes. Une barbe blanche, un turban jaune et des yeux qui vous sondaient l’âme, il m’avait tendu cette boîte au design d’un autre temps, au packaging argenté, vert et rouge, dont peu se souviennent, et que les enfants d’aujourd’hui n’auraient jamais choisi de prendre. Et c’était comme si j’avais retrouvé un trésor enfoui sous une multitude de couches : Mon identité, sous la forme d'un biscuit carré, aux bords dentelés.
Ma langue salivait déjà d’impatience, lorsque le vieillard, tout en bonté devant mon air avide, et mes yeux où des poussières d’étoiles avaient pris place, me proposa un verre du thé fumant qu’il venait de préparer pour se désaltérer. Le crépitement de douceur biscuitée, mélangé à la fraîcheur mentholée qui surgit sur mes papilles, humidifia mes rétines. Je ne voyais déjà plus, un voile de tendresse avait recouvert l'horizon quand je me suis retrouvée jeune, très jeune, pour mon goûter d’école, grignotant les bords crénelés d’abord, les dentines une par une, me délectant de leur saveur de cannelle, de miel et de blé grillé, puis je mangeais le cœur, parfois en réservant les lettres gravées sur le biscuit pour la fin…
D’autres souvenirs remontèrent, ma sœur aînée qui était revenue de France lors de vacances universitaires, et qui nous avait appris cette recette qui consistait à les imbiber de café, les placer en plusieurs couches superposées de crème, et les recouvrir de ganache pour confectionner un gâteau d’anniversaire… Ma mère qui en achetait par grandes boîtes cartonnées, qu’elle cachait en haut du placard, et qui pouvait les servir aux invités qui arrivaient à l’improviste, au même titre que les cornes de gazelle ou autres gâteaux qu’elle confectionnait.
Ce parfait mélange avec le thé me rappela aussi comment nous ne trouvions aucun paradoxe à mélanger le moderne, le biscuit fabriqué, avec l’ancien, notre thé à la menthe traditionnel. Comment la richesse de l’un et de l’autre, revêtait alors notre peau, avait construit notre personnalité, nous avait confectionnés. Et que c’est en cela que réside notre authenticité.
Être assise sur un tabouret de cordes et de bois ce jour-là, avec cette odeur de terre sèche, ces herbes folles qui couraient les champs, et celles qui pliaient sous le petit air doux qui soufflait de temps en temps et caressait mes cheveux, sous le regard tendre et bienveillant du vieux commerçant, a eu un goût de paradis pour moi.


* Henry's est le nom d'une vieille marque de biscuits secs, un peu comme les petits beurres en France.

mercredi 24 mai 2017

Plaidoirie pour mon innocence






En lettres de sang, j’écris ma consternation, ma condamnation et mon innocence. Je suis Manchester, Londres, Munich, Paris, Nice, Istanbul, Tunisie, Syrie, Bagdad, Indonésie, Casablanca, Marrakech et tant et tant de villes et de pays. Je suis tout ce que vous voudrez, si tant que vous ne me blâmez plus, que vous ne me mettez tout sur le dos.
Je suis cette mère de famille qui reçoit ces étrangers, amis de ses enfants, et qui se justifie et s'explique avant de s'éclipser pour faire ses prières, de crainte de les inquiéter. Je suis ce vieux musulman, résidant en France, qui rase les murs et baisse la tête quand il vient chercher sa pension d’ancien combattant. Je suis ce guide marocain qui rassure les touristes dès que l’Adaan se met à retentir. Je suis ces jeunes parents, habitant dans leur pays musulman pourtant, et qui donnent à leur enfant un prénom éloigné de leur culture, de peur qu'il n'ait à souffrir un jour d'ostracisme, qui seraient prêts à changer de nom, s'il le fallait, afin que leurs enfants ne soient victimes de racisme... 
Je me défends de pratiquer, ou de m’émouvoir de la solennité des prieurs pendant les tarawihs. Je trinque et fais semblant de boire pour montrer que je suis ouvert d’esprit. Je ris de toutes les mauvaises blagues sur ma religion, et me prétends non croyant. Je change même de croyance, alors que celle de ma naissance est inscrite sur mon visage.
Que dois-je faire pour vous satisfaire ? Pour vous faire taire ? Pour que vous ne fassiez plus l’amalgame ? Pour que vous arrêtiez de me critiquer ?
Je hais, encore plus que vous, tous ceux qui détournent ma religion, qui l’utilisent comme prétexte pour leurs crimes odieux. Ils ne sont pas moi, je les condamne et les voue aux géhennes, et à tous les enfers de toutes les religions. Je suis leur première cible, le nombre de mes coreligionnaires atteints de leur folie excède de très loin vos victimes. Ma voix s’enroue de cris et de pleurs pour toutes les victimes innocentes, les blessés et les traumatisés. Mon âme est en communion avec leur douleur, et celle de leurs familles et proches.
A l'encre indélébile, en lettres de feu, j’aimerais inscrire dans le ciel mon message de paix afin qu'il soit visible pour tous. Je tatouerais les mêmes sur ma peau découverte, si cela pouvait vous convaincre… 
Je n’ai pas honte d’être moi, mais de voir vos regards sceptiques et vos sursauts dès que je passe à côté de vous me donne envie de disparaître, de me terrer. Je suis né musulman, c’est inscrit dans mes gènes et mon sang, que j'offre régulièrement, et que je déverserais volontiers si cela pouvait vous consoler, vous soulager au moins… 
J'allume une bougie pour la paix et me brûle les doigts pour sentir votre douleur... Que puis-je faire de plus ?

jeudi 18 mai 2017

Chronique : L'attente


Le soleil décline sur la journée fade. Les lambeaux de nuées s’étirent, déchiquetés par le vent frais qui ne cesse de souffler. La grisaille envahit le paysage dans le spacieux bruit des arbres qui s’agitent en s’ébrouant. Ils sont là, à guetter de nouveau, à attendre un destin qui ne vient pas. Une campagne et une montagne désertées où même le babillement de leurs nourrissons ne les émeut plus. Le gouffre s’agrandit à mesure que le noir absorbe le blanc. Rampant à travers champs, des herbes folles tournoient, déportées au gré des directions qu’on leur impose. Un vide immense, sidéral, pèse de tout son poids sur le lieu.
Ils sont les parents de ces enfants dont le regard brûle par l'innocence, et par l'incertitude sur leur avenir. Assis ou accroupis, la trentaine à peine dépassée, ils sont déjà décrépis, rabougris, perclus de rhumatismes. L'humidité à rongé leurs articulations. Leurs muscles se sont noués, ankylosés à force de se faire petits, également. Fatigués du matin au soir, à ne rien faire, à n’avoir rien à faire, sauf attendre. 
Parfois ils se mettent debout et commencent à marcher, le claquement, le gémissement de leurs os rappelle celui des vieilles charnières de leurs étables, vides aussi. À pied ou à dos de camionnettes, ils vont d’un village à l’autre, d’un champ d’olive à celui de pastèques, pour chercher le travail saisonnier qui leur donnera de quoi revenir pour dépanner un temps. Certains s’installent en ville, ils se tassent à vingt dans une case en tôle, en périphérie, pour s’abriter des loups de la nuit. Ils sont alors de tous les marchés et de tous les petits travaux qu’on veut bien leur confier. Porteurs un jour, maçons le lendemain, éternels journaliers, ils finissent par apprendre une douzaine de talents, sans maîtrise, sans qu’aucun ne leur serve de métier.
De leurs regards, pleins de regrets pour l’obligation de quitter leurs régions, pleins de nostalgie pour leur femme et enfants, coulent des rivières de désolations. Et toujours cette colère sombre qu’ils enfouissent profondément dans leurs cœurs, une irritation traître, une aigreur qui ressemble à celle d’avant un repas qui tarde, lorsque la faim commence à tenailler les ventres. Ils seraient prêts à en découdre s’ils savaient avec qui, leur impuissance fait si mal que leurs lèvres restent closes, par peur de la laisser exploser.
Le soir arrive et tombe sur cette frustration. Quelques étoiles s’allument, puis s’éteignent en se glissant derrière les nuages, une coulée qui dégouline dans l’horizon. La nuit s’installe sans être invitée. Elle prend ses aises et envahit l’espace, obturant les dernières lueurs du coucher qui s’attardaient. Une nuit d’encre, d’attente et de mauvais sommeil.
Aux premières lumières de l’aube, ils sont de nouveau là. Si seulement ils trouvaient de quoi s’occuper pour remplir leurs journées, de quoi oublier un temps leur condition. L’attente les tue. Oisifs sans le vouloir, on les reconnaît facilement : fagotés d’une djellaba rayée en laine brute pour les abriter des intempéries, un ballot pour sac de voyage, ils s’assoient pour attendre en bordure des routes et des chemins passants.
De très loin, de la capitale, on ne les distingue pas l’un de l’autre, des pauvres, des miséreux, ils sont aussi nombreux que les grains de poussière incrustés sur leurs vêtements. Mais eux les voient maintenant, ils les observent et attendent qu’on vienne leur porter secours. Leur regard devrait fondre cette armure, leur patience vient à bout. Ils sont les oubliés de notre pays, ceux que tous les organismes sociaux, aussi bien nationaux qu’internationaux, pointent du doigt. Ceux que l'empreinte de ce doigt, brûle la peau.

vendredi 12 mai 2017

Poème : Les nuances du noir


Sous les pliures de ton sourire
Le chagrin s’est tapi 
Sombre est la nuit
Où ton âme se déchire. 


L’éclat de rire factice
Dissimule le poison
La braise et le tison
De la vague subreptice.


Rouges tes veines qui freinent
Les larmes coincées
Dans ces tranchées
Où sévit ta peine.


La douleur terrée, enracinée
Celle qui n’avance ni ne recule,
L’immonde crépuscule
D’un cœur raviné.  


De longs fossés en lacis
Traversés d’obscures pensées
Où ton mal est condensé
Et survit en autarcie.


Noire est la nuit, enténébrée
Opaque, sans étoile
Liquide, submergeant la toile
Sous laquelle tu t’es réfugié.


samedi 6 mai 2017

Point de vue : De la pauvreté et de l’orgueil


J’ai vu la pauvreté briser l’orgueil.
J’ai vu le mal, les traces profondes de blessures et de boucles de ceintures dessinées sur le corps de victimes. J’ai vu des larmes, des sillons creusés sur les joues de celles qui subissent tous les jours des humiliations. Elles se plaignent à demi-mot, chuchotent leur détresse par peur d’être entendues, d’être montrées du doigt. Elles savent qu’elles ont perdu leur fierté dans ce titanesque ring d’injustices humaines, et se raccrochent à ces derniers fragments de dignité. Elles ont entendu leurs mères, leurs sœurs, leurs tantes et cousines, leurs voisines et toutes leurs proches se faire cogner. Elles ne veulent pas en parler, juste soigner le mal et s’en aller loin.
Doit-on les juger pour autant ?
Doit-on les blâmer, les sacrifier sur l’autel de nos pensées grandiloquentes de justice humaine ?
Chaussées de misère, elles sont devenues serpillières, des torchons qui essuient tous les mauvais coups de leurs tortionnaires. Vêtues d’idées séculaires sur la prééminence des hommes, d’analphabétisme, et d’ignorance de leurs droits, elles acceptent avec fatalité tous les tourments. Qu’elles soient chez leurs époux ou chez leurs parents, les coups pleuvront sur elles…
L’acharnement dont elles sont victimes ne s’arrête pas là, il continue par la société bien pensante, à chaque fois que sort un article quelconque qui les décrit, ou un sondage… Bien sûr elles répondront en majorité trouver cela normal, mais ce sont des paroles en l’air, des mots qu'elles profèrent pour cacher, pour justifier, le mal dont elles sont victimes. Légitimer sa détresse est le premier réflexe humain.
Nous savons tous que c’est la pauvreté tant matérielle qu’intellectuelle qui les pousse à embrasser ces notions d’inégalité. Nous savons tous que c’est notre société toute en disparités, et en manque d’humanisme, qui en est responsable.
Posons-nous les vraies questions. Blâmer la victime au lieu de blâmer les bourreaux ne nous grandit pas !

mardi 25 avril 2017

Poème : Le festin des justes



Bois de ce liquide frais, il étanchera ta soif d’équité,
Emprunte sa pétulance et ses bulles de jouvence.
Bois ce fluide plaisant, ce nectar des anges apaisant,
Laisse sa douceur t’imprégner, lénifier ton impétuosité.
Bois de cette liqueur, ce suc qui éloigne les imprécateurs,
Saisis son essence, les nuances de sa richesse et son aisance.
Bois de cette fontaine, de cette source pure et sereine,
Que valent les pensées, si elles n’étaient empreintes de vérité.
Que vaut la sincérité, si la culture de la soif devait l’emporter.

Mange de ce pain bénît, il affinera tes vues et tes arguties,
Puise la force de son terreau, et de ses éclairés héros.
Mange ces fruits délicats, ne laisse aucun reliquat,
Repais-toi de leur authenticité, qu’ils soient ta seule réalité.
Mange la moisson des cieux et même ces aliments religieux,
Mâche bien les dogmes, que chaque bouchée soit axiome.
Mange cette nourriture, ces pitances pures, sans garniture,
Que valent les idées, s’ils ne transcrivaient la sincérité.
Que vaut la franchise, si la faim est assouvie en marchandise.

La soif appauvrit les esprits,
La faim pétrit des peuples soumis.


mercredi 19 avril 2017

Billet : Le réfugié


Un goût de sable mouillé, de sel et de soleil emplit sa bouche quand il ouvre les yeux.
Il n’est pas celui qui se prélasse sur une plage dorée de la méditerranée, mais l'un des rares rescapés des zodiacs de la mort.
Il crache non pour libérer ses bronches encombrées de l’eau saumâtre,
mais de l’horrible impression d’avoir ingurgité des particules vivantes.
Il se demande s’il pourra encore manger du poisson, engraissé de chair et de sang de ses frères dans la détresse.
Ces centaines de milliers qui ont sombré, s'étaient lancés comme lui, pour trouver un havre tranquille.
Pourchassés par la guerre, la famine et l’oppression, ils ont abandonné leurs terres, leurs frères et l’âme de leurs ancêtres.
Se sont enfouis pour échapper à l’enfer, pour garder la flamme de l’espoir, comme un dernier geste survivance…
Fuir pour frôler le sol d’un refuge, ils gisent comme des déchets, rejetés d’une vague à l’autre.
Fuir en oubliant que leurs pères avaient nourri cette même terre de leurs récoltes, de leurs sueurs, et des richesses de leurs entrailles.
Fuir dans l'amnésie de leur exploitation, et des manigances pour leur vendre des armes.
Fuir la faim, comme ultime offrande sur l’autel des sacrifices, pour nourrir les sbires, suppôts de Charon, les menus fretins, et même la faune aquatique.
Hébété encore, il en prend conscience et considère l'océan qui l’a régurgité, et cette fosse commune à ciel ouvert de débris humains qui jonche le sable. 
Il porte sa vue au loin, de l’autre côté de la rive, dépasse de son regard la mer de désolation qui le sépare d’elle désormais, et lance un cri qui sort du ventre de la Terre.
Un hurlement qui a traversé l'espace et le temps, connu de tous les peuples opprimés, obligés de fuir, pour mieux se jeter dans la gueule du loup.
Il a enfin compris, et pleure de consternation et d'impuissance.
Il a enfin compris, il n'y a de paix nulle part.

dimanche 16 avril 2017

Chronique : Un autre regard sur les dons




Mon billet est pour ces hommes et ces femmes dignes qui ne demandent pas la charité.
Ils n’ont que faire de notre condescendance, notre pitié et notre morale variable. Ils tracent leurs chemins, loin de nos tumultes, loin de nos mesquines préoccupations, et ont un seul et unique objectif : survivre et nourrir leurs familles.
Alors quand nous venons les voir, avec nos petits dons et nos aides temporaires, ils les acceptent, non parce qu’ils pensent que ça va changer leurs vies, mais pour nous rendre la politesse. Accepter les choses qui leur sont inutiles parfois, ils font ça pour nous faire plaisir. Ils ont cette générosité, cette noblesse de l’âme, qui les fait sourire et reluire la bonté dans leurs prunelles. Ils les prennent parce qu’ils savent que la joie la plus importante est celle de donner, ils les prennent, et je dirais presque, par compassion pour nous.
Car croyez-vous un instant que ce que vous offrez va transformer leurs vies ?
Croyez-vous qu’une fois partis, une fois les lumières éteintes, ils vont aller mieux ?
Aussitôt donné, aussitôt distribué et consommé. Eux qui n’ont rien, dans leur quotidien, partagent sans compter. Du quignon du pain qu’ils gagnent laborieusement, aux vêtements mille fois rapiécés qu’ils se passent de l’un à l’autre. Ils sont bien plus grands, bien plus dignes, bien plus généreux. Je le vois tous les jours à leurs comportements, à cette flamme qui s’allume quand l’un d’eux est encore plus dans le besoin, à ces plateaux de thé et aux simples galettes qu’ils offrent, si on prend juste la peine d’entendre leurs histoires.
Alors oui, ils sont nécessiteux et vivent dans la précarité. Mais la richesse de leur cœur excède très souvent la nôtre. Ils la partagent sans compter et en font bénéficier leurs voisins, leurs connaissances et tous ceux qu’ils croisent. Que serait la vie, que serions-nous, si cette bienveillance, cette solidarité, devait attendre nos rebuts, l’excès de nourriture de nos frigos, ou encore notre bon loisir ?
Doit-on pour autant les abandonner, les laisser soulever seuls leurs fardeaux, sans contribuer un tant soit peu à l’alléger ? Doit-on se montrer plus charitables ?
Je dirais que chacun trouvera sa réponse, celle relative au sentiment qui lui correspond le mieux, et que ce texte aura effleuré. Mais je remplacerai le mot faire un don par faire son devoir. Car ils nous le doivent, même s’ils ne réclament rien.
De leurs vies simples, et leurs croyances encore plus simples, ils ont cette conviction que leur souffrance sur terre sera allégée au ciel. Ils acceptent leurs destins comme une épreuve pour aspirer à rentrer au paradis.
Mais nous, qui avons eu la chance d’une naissance plus avantageuse, nous avons le devoir de nous montrer justes. De réclamer, de revendiquer afin d’améliorer leurs conditions de vie. De nous battre pour la décence de leurs logements, pour qu’on leur octroi les mêmes droits, que ceux dont nous jouissons. Et que le mouvement de solidarité soit national, pour qu’ils puissent au moins nourrir et vêtir, soigner et éduquer leurs enfants, aux mêmes standards de qualité que les nôtres.
Ils sont nos frères et sœurs, et l’âme de la société qui nous fait vivre. Nous avons autant besoin d’eux qu’ils ont besoin de nous. Les oublier, c’est pervertir le message de notre passage sur terre, nos propres aspirations, et notre conscience. Les oublier c’est perdre notre humanisme.
Les oublier surtout, c’est prendre le risque d’une vague de fond, d’un soulèvement, dont nous ne sortirons pas indemnes.


mercredi 5 avril 2017

Réflexion : De la traversée du désert



Il est des déserts, comme des plaines, des montagnes et des forêts, des saisons pour couper à travers et d’autres où il vaut mieux s’en abstenir. Se détourner de ces chemins dangereux, selon le temps, serait le conseil avisé de l’ami qui vous veut du bien. Mais on ne le rencontre pas souvent, et surtout, pas au moment opportun. Mais parfois, c’est notre entêtement à vouloir se dépasser qui nous lance dans ces voies, qui nous pousse à braver nos effrois.
Mes déboires les hivers avec les montagnes enneigées, et leur rude climat qui m’a gelé l’ambition et glacé le sang, m’ont values des frustrations, sans jamais cependant me pousser dans mes derniers retranchements. C’est sans m’écarter des pistes tracées, que j’ai trouvé la force de continuer, et quoique me sentant toujours transie, je m’en suis finalement sortie.
Celles des plaines au printemps, m’ont values quelques rincées et éclaboussures de boues, qui m’ont salie sans bouleverser ma vie. L’eau cristalline de roche a lavé les taches, et c’est avec panache que j’ai recouvré mon luisant d’antan. Faut-il aussi que je parle des bourrasques versatiles de l’automne en forêt, et de leurs conséquences sur mon passé ? Quand le vent soufflait si fort, qu’il tendait la main à l’intérieur de mon corps et dispersait non seulement mes feuilles caduques, mais également les pousses tendres de mon cœur...
Ce sont finalement les souvenirs de ma très longue traversée du désert, et son silence fantomatique que je craignais depuis ma jeunesse, qui m’ont le plus touchés, m’ont façonnés, et je pense, ont déterminés ma destinée.
On ne sait qu’on s’engage dans les régions désertiques que lorsque le voyage est solitaire, et qu’on réalise tout à coup qu’on y est vraiment. Spécialement l’été, lorsque l’astre chauffé à blanc est à son zénith, et qu’on ne trouve aucune fuite à son dégueulis de rayons surchauffés qui se déversent sur le sol, et embrassent les moindres parcelles de votre terre désertique. Lorsque même l’ombre semble fuir les pans des murs et se réfugier loin de vous, vous laissant tête nue, à la merci des insolations et des hallucinations.
Quand la chaleur devenait si dense qu’elle semblait frapper les murs en résonnances auditives, qui se répercutaient dans l’espace en écho, façonnant une sorte de musique, une dissonance cacophonique, lorsqu’elle était accompagnée des stridulations des grillons. La bacchanale s’élevait alors, et on ne savait si on était en train de mourir et que c’est ceux-là les cornes de brume qui ouvrent les voies célestes, ou bien seulement le délire d’un esprit déshydraté, qui y trouvait un dernier refuge afin d’adoucir ses ultimes moments de conscience.
Parfois, tout se taisait et on entendait le silence. Un silence lourd, celui qui appuie sur le corps et veut l’enfoncer sous terre, l’enterrer dans ces zones arides et rocailleuses, et s’en détourner sans jamais se retourner. Le ciel à ces moments-là restait d’un bleu placide, n’entendait aucune sollicitude. Il semblait avoir oublié qu’il pouvait se montrer clément, et invoquer quelques salvateurs nuages pour se rendre moins intransigeant. Il reflétait la lumière du soleil, et prenait un malin plaisir à la diffuser, à la diffracter, dans les zones non touchées par sa clarté, et dans une à une de vos cellules, dans tout ce qui compose votre humanisme.
S’il y avait de la beauté, de la majesté et de la grâce dans les images poétiques du désert, elles se ternissaient alors, se dépréciait par l’odeur de flétrissement d’une peau en début de décomposition. Passé les premières eaux, très rapidement libérées et évaporées, sans trop incommoder votre sens olfactif, venaient par la suite celles de la chaire profonde. Celles d’un corps qui cuit de l’intérieur, et exhale l’odeur de putréfaction de toutes ses vieilles mélancoliques libations.
Sur une route semée d’embûches, c’est dans le refuge des livres que souvent on trouve du réconfort. Et même si le soir, la chaleur emmagasinée par les murs continue de libérer ses ondées suffocantes, le pouvoir de l’imagination les fait dévier et prendre des chemins plus déblayés. Peupler les rêves afin de donner le courage de se lever le matin...
Sortir de ce désert c’est comme aspirer la première bouffée d’air pour un nourrisson, se sentir vivant. On titube en faisant ses premiers pas, on ne mesure pas encore sa chance d’avoir été délivré, on trébuche et on s’étale le plus souvent. Mais quel bonheur de le dépasser, de lâcher prise et laisser son âme parler. De croire que le mirage n’est pas une folie, et d’inspirer goulûment l’air frais qui vient de tous les côtés.
Peu importe la quantité de sable et de poussière qu’on aura avalé, vivre à l’ombre de ses aspirations, adoucir et redessiner chaque jour comme s’il était le dernier, est le dessein ultime que tout un chacun devrait se fixer.
Sortir du désert est la vraie naissance.


jeudi 30 mars 2017

Lettre ouverte à Messieurs les Chefs des partis politiques de la coalition



Lien de l'article publié au Huffington Post : http://www.huffpostmaghreb.com/meriem-h-hamou/messieurs-les-chefs-de-partis-politiques-noubliez-pas-les-femmes_b_15703524.html?utm_hp_ref=maroc


Messieurs,
Permettez-moi de vous envoyer cette lettre de la dernière chance, puisque nous semblons nous diriger vers un gouvernement formé par vos honorables partis politiques, pour vous exhorter à ne pas oublier plus de la moitié de la population de notre beau pays.
Est-il permis d’espérer une meilleure représentativité de la femme dans le prochain gouvernement, ou allons-nous encore enterrer le dévouement et les ambitions de plus de la moitié de la population, qui compose notre société, sous des prétextes fallacieux ?
Ma question part du postulat que nous avons vu notre chef de gouvernement, nouvellement nommé, entreprendre des pourparlers avec toutes les formations politiques, que notre pays possède, comme il l’a lui-même affirmé. Il a adressé des invitations aux partis représentés au parlement, et a "oublié" une chef de parti, certes avec deux représentants seulement, mais il n’empêche, c’est la seule femme que nous possédons sur notre scène politique. Notre crainte est donc justifiée que vous ne versiez dans le même sens, et que ce scénario ne se répète au sein même de vos partis. Surtout lorsque l’on sait qu’aucun de vous, membres de la coalition, n’a cru bon de faire participer des femmes au stade des négociations déjà.

Messieurs,
Vous n’êtes pas sans savoir que les droits des femmes ont beaucoup reculé ces dernières années. Est-il nécessaire de rappeler qu’on a été invitées à rentrer dans nos foyers afin d’en être les lustres ? Et que la ministre qui représente les droits des femmes est membre du parti le plus conservateur ? N’y voyez-vous pas une contradiction avec les idées libérales que devrait prôner ce genre de fonction, et un recul de nos libertés individuelles ?
Une femme qui se contraint religieusement ne peut nous représenter. Loin de stigmatiser celles qui portent le voile, ou un quelconque reproche personnel que je peux lui faire, je considère que ce genre de convictions doit être du domaine du privé. Et bien que je respecte celles qui voudraient se conformer aux préceptes auxquelles elles croient, leurs sensibilités religieuses ne devraient pas interférer dans le domaine public, et encore moins dans celui de la représentation politique.
Afin de rester dans l’esprit de cette lettre ouverte et ne parler que des droits des femmes, d’autres progrès notoires ont été bafoués et le sont encore tous les jours. Et pour et ne citer qu’un exemple concret : le nombre de plus en plus important chaque année de femmes contraintes à la polygamie, par non-conformation à l’article 42 de la Moudawana de 2004.
Sans parler de celles qui se font agresser tous les jours par leurs maris afin qu’elles signent l’autorisation qui leur permet de se remarier, l’article 16 de cette même Moudawana, qui devait constituer l’exception pour enregistrer les mariages qui se faisaient dans les régions reculées par la simple Fatiha, a été détourné de sa fonction pour devenir la règle, lorsqu’un homme veut devenir polygame. En effet, il lui suffit d’avoir des enfants de sa maîtresse, ou seulement de la faire tomber enceinte, pour que les juges outrepassent la procédure normale (c. à. d l’article 42) et déclarent le mariage valide. Faisant cela, ils envoient une simple notification pour seulement information à la première épousée. Le divorce ne constitue donc plus un droit pour la première épouse lésée, et relève alors de l’appréciation du juge, qui peut ne pas l’accorder, en l’occurrence. L’abrogation de cet article 16, qui devait à l’origine avoir une durée de validité de cinq ans, a été prolongée de cinq nouvelles années en 2014.

Messieurs,
Vous n’êtes pas sans savoir que la femme est aussi intelligente et aussi compétente que l’homme. Faut-il rappeler que nos Marocaines se distinguent dans tous les domaines, que ce soit celui de la recherche scientifique, celui de la finance, ou encore de l’industrie, la culture et même de l’administration. Citons seulement l’exemple du chef du patronat marocain. Elles sont cependant sous représentées au sein des bureaux de vos partis politiques, malgré leurs compétences prouvées et leur nombre, de plus en plus croissant, dans les rangs de vos militants. Votre prédominance ne leur laisse pas la possibilité d’accéder à de plus hautes fonctions, et elles sont paradoxalement mises à l’ombre malgré les efforts et le travail incroyable qu’elles fournissent. Certes, quelques partis font des efforts pour les mettre en avant, mais c’est seulement afin de remplir l’obligation que vous avez d’en présenter lors des campagnes électorales.
Est-il nécessaire de rappeler enfin que l’un des principaux indicateurs de développement et de progrès d’un pays réside dans la représentation des femmes aux plus hauts postes de responsabilité ?
Et alors que nos princesses sont nos meilleures ambassadrices et s’échinent à donner l’exemple par leur engagement dans le cadre culturel, caritatif et associatif, faisant tout pour refléter une image moderne d’ouverture et d’égalité de notre pays, nos femmes du champ politique, qui sont militantes et dévouées pourtant, sont pratiquement inexistantes dans les plus hauts postes de responsabilité politique.
Pour notre part, nous ne demandons pas encore la parfaite parité dans la distribution du portefeuille, mais au moins que notre représentation soit plus visible, qu’elle accède au pourcentage minimum de 30 %. Que nous nous sentions citoyennes à part entière, avec un courant nationaliste glissant dans nos veines, et représentées par de vraies militantes, et non des personnes choisies au hasard dans la société civile, comme c’est si souvent le cas, en donnant quelques petits postes ou Secrétariats d’État, afin de croquer une image, fallacieuse par essence, du progrès de notre pays.

Messieurs les chefs des partis de la coalition, et vous Monsieur le Chef de notre gouvernement,
J’ai du respect pour vos personnes et les partis que vous représentez, et beaucoup d’ambition pour mon pays, veuillez alors pardonner mon franc parlé. Et si je prends la liberté de vous faire part de mon sentiment, c’est seulement parce que je voudrais le voir entrer de plain-pied dans le grand concert des nations. Je peux en parler d’autant plus sereinement, que mon appel n’est motivé de la moindre velléité d’ambition de poste quelconque, ni personnel ni pour mes proches. Je suis une simple citoyenne, ne possédant aucune étiquette politique, et engagée seulement civilement.
Vos rangs sont riches de femmes de grande expertise et de valeur indéniable, et vous avez l’obligation éthique d’abord et même constitutionnelle de les mettre en avant. Pas seulement pour les petits postes tels que les Secrétariats d’État ou Sous-Secrétariats à la femme, logement ou famille, mais également dans d’autres ministères plus importants, tels que l’Éducation, le Commerce et l’Industrie, la Finance, la Justice et bien d’autres encore…
Ce n’est pas un hommage que je vous demande de leur rendre, c’est une question d’équité, d’égalité des chances, de droits de l’homme. Faites-les remonter par l’ascenseur, et faites-nous entrer enfin au 21ème siècle. Il y va de notre crédibilité en tant que pays qui veut rivaliser avec les autres nations, et qui se prétend sur la voie de la modernité et des droits internationaux.
De grâce, faites-le ! Il serait dommage de rater encore ce rendez-vous avec l’histoire, de vous priver, et de nous priver, de ces excellentes compétences.


dimanche 19 mars 2017

Nouvelle : Alarme de réveil


😍 Avertissement de l'auteur : Toute ressemblance des personnages premiers, secondaires ou même tertiaires, avec des personnes que les lecteurs ont connu, connaissent où seront amenés à fréquenter, est purement fortuite 😉 .





La vie n’est pas un long fleuve tranquille, mais un chemin tortueux, parsemé sans doute de quelques clairières, et où prédomine le noir sur le coloré cependant. Ainsi pensait Dounia ce soir, jeune déléguée médicale de son état, après avoir pris un dîner frugal composé d’à peine une pomme et d’un yoghourt nature. Elle espérait de cette façon avoir un sommeil de qualité, mais ne se faisait pas trop d’illusions malgré tout.
Elle n’était pas au bout de ses peines ces derniers temps. Chaque matin lui laissait plus d’amertume que de soulagement d’avoir émergé des cauchemars de sa nuit. En réalité, le sommeil l’avait presque déserté, et elle vaguait dans une demi-teinte d’inconscience, peuplée d’imagination débridée et de monstres ayant figure humaine, qui la laissaient épuisée tout au long de la journée. La sonnerie du réveil la pilonnait tous les matins, mais elle ne voulait pas la changer. Outre qu'elle la faisait émerger de sa torpeur de manière efficace, elle la rappelait à ses priorités dans la vie.
Le traumatisme affectif survenu quelques jours plus tôt l’avait rendue morose. Ses amies essayaient de la secouer pourtant, mais c’était peine perdue. Et plus ils s’acharnaient à l’amuser, plus elle éprouvait du dégoût contre elle-même d’abord de ne pas répondre à leurs sollicitations, et contre la perfidie du destin, qui plaçait toutes sortes d’entraves sur son chemin. Elle faisait semblant de sourire en leur compagnie, mais bien au fond, elle pleurait de rage d’avoir une nouvelle fois laissé son imagination croire que l’amour, la générosité et la bonté existaient autrement que dans les contes pour enfants crédules.
Elle avait un chagrin de cœur, ou plutôt un chagrin de ne pas trouver l’âme sœur, voilà l’histoire. La personne à qui elle avait fait suffisamment confiance pour entrebâiller la porte de son destin l’avait déçue à plus d’un niveau.
Tout a commencé lorsqu’elle assista au mariage de sa copine d’enfance Yamina. Son amie avait le même âge qu’elle et partageait des idées similaires sur la vie, jusqu’à ce qu’elle décide de sortir de manière forcée de son célibat. Yamina était bien plus frivole qu’elle auparavant, mais déterminée à trouver un mari, elle se voila un jour, et on la vit à chaque appel à la prière se diriger tête baissée vers la partie femme de la mosquée.
Sa motivation ne s’arrêta pas là. Elle lia connaissance après la prière avec les dévotes comme elle, et commença à fréquenter les cercles féminins de lectures du saint Coran, ainsi que ceux d’explications et d’apprentissage du texte divin. Il y en a même qui organisaient des après-midi d’incantations et de chants de vénération, ce qu’elle trouva extrêmement agréable, puisqu’ils lui rappelaient la musique andalouse qu’elle aimait tant.
Décidée enfin à mettre toutes les chances de son côté, elle se paya même - très cher -, un ravalement de son mur gynécologique et rétablit la cloison, garante de pureté pour les esprits qu’elle fréquentait désormais.
Elle était fin prête au bout d’un certain temps. Voilée dans toutes les nuances du terme, de tête en cape si l’on peut dire, ne lui restait que la rencontre du mari, ciblé dans la réduite catégorie de ceux qui continuait à convoler encore de nos jours.
Et c’est ainsi que l’époux surgit, une connaissance de connaissance avait un cousin. C’était un oiseau grave, timide et un peu bizarre, et qui ne sortait le soir que pour venir en aide aux défavorisés qui avaient perdu le droit chemin, mais la jeune fille n’était pas regardante.
En deux temps trois mouvements tout fut arrangé, et Yamina épousée. La supercherie ne transpira jamais. Et ce n’est pas la jeune déléguée, amie et confidente de toujours, qui l’aurait dénoncée. Elle admirait même sa persévérance à obtenir ce qu’elle voulait par les moyens les plus détournés. Yamina ne supportait pas son enfermement post-marital, mais c’était le prix à payer pour enfanter. Car c’est bien ainsi qu’elle le présenta à son amie : puisque dans leur cher pays on ne pouvait être libre d’avoir des enfants comme on voulait, il fallait faire des sacrifices pour les avoir de façon légale.
Que lui importait de sortir avec un khimar pendant quelques années, si elle pouvait gagner un ou deux gosses, comme elle le lui avoua. Se rebeller pour divorcer ensuite était un jeu d’enfant pour une personne qui avait autant de ressources qu’elle. C’était si simple de dire à son mari la vérité sur son passé, si la manipulation ne réussissait pas, il la répudierait plus vite qu’il ne l’avait mariée, avec cet ultime argument.
C’était bien calculé de sa part. Et pour le moment, le mariage avait l’air de fonctionner, puisqu’avec le traitement de cheval que son médecin lui avait prescrit, elle attendait des jumeaux directement. Au final, son calvaire n’allait pas durer trop longtemps, avait-elle déclaré à son amie d’enfance.
Vu de cette façon, c’était en quelque sorte inspirant, avait pensé Dounia. Toute une philosophie de vie bradée au pas de l’instinct maternel de reproduction… Mais la jeune fille, ne se chauffait pas de ce bois. Pure elle était, et pure elle voulait le demeurer jusqu’à se faire remarquer pour sa sincérité et son cœur clair de toute vilenie. L’unique légère concession qu’elle céda à ses habitudes, était de commencer à se parer d’un chic petit foulard, qu’elle nouait à l’ancienne - comme elle voyait dans son enfance sa grand-mère le faire -, avec un nœud sous le menton, quelques mèches lâchées sur les côtés, et la moitié de la tête au vent.
Et encore, jamais aux heures de travail. Seulement lorsqu’elle allait à la bibliothèque ces derniers temps, ou bien quand elle faisait ses courses dans le quartier où elle habitait. La raison qui avait motivé ce choix, était l’insistance d’un de ses voisins pour la saluer tous les matins, et sa façon de se retourner discrètement sur son passage.
Quelques informations auprès du gardien de nuit, qui ne surveillait pas que les voitures, et elle apprit qu’il était célibataire et vivait au cinquième avec sa mère. Elle sut également qu’il cherchait à terminer sa religion (ce qui en langage codé voulait dire se marier), qu’il était sérieux, se réveillait à l’aube pour aller à la mosquée, et enfin qu’il était bibliothécaire.
Tout cela était fait pour l’attirer. Un érudit qui passait ses journées à lire, et avait à cœur de prendre en charge sa parentèle, donnait toutes les garanties de fournir un très bon compagnon à sa misérable solitude. Il était son sésame parfait pour entrer dans la vie de couple.
Elle ne précipita pas les choses néanmoins. Lui répondant de plus en plus gentiment à chaque fois qu’il lui adressait la parole sur le palier de leur entrée commune, elle observa ses manières également, et suivit même sa mère une fois jusqu’au marché, afin de voir comment elle se comportait avec les vendeurs. Puis, résolue à franchir l’étape supplémentaire qui la rapprocherait de lui, elle alla s’inscrire dans sa fameuse bibliothèque.
Cela l’avait pris comme ça, s’étant réveillée en forme un matin, elle décida de sauter ce pas. Et c’est armée d’une détermination à toute épreuve qu’elle se fit belle ce jour-là, et endossa ses plus chics habits pudiques et son petit foulard, comme ultime garant virginal.
Une fois inscrite à l’accueil, au rez-de-chaussée, elle monta le grand escalier et repoussa la porte vitrée, pour se trouver face à l’objet de son désir. La surprise était de taille, elle n’avait pas présagé de le trouver assis à l’énorme table de prêt qui trônait au milieu de la bibliothèque. Parcourue d’un spasme qu’elle n’avait jamais ressenti avant, et dont elle ne connaissait pas la provenance, ses genoux flageolaient pendant qu’elle franchissait les quelques mètres qui la séparaient de lui. Si elle avait pu, elle aurait sorti son aérosol de Ventoline, ne serait-ce que pour se donner une contenance et respirer mieux, mais un dernier fragment de sa conscience lui dit que ce n’était pas le moment de commencer à lui montrer ses défauts.
Ce qui l’aida cependant et lui donna plus d’assurance, c’est qu’elle remarqua qu’il la reconnut immédiatement et devint tout penaud, et que ses joues en rosissaient même un peu.
Cela n’était pas seulement une surprise mais également une jolie coïncidence, puisque le jeune homme était en réalité responsable de cette bibliothèque, et qu’il ne s’asseyait à cette table que pour remplacer son collègue des prêts pendant sa pause déjeuner entre treize et quatorze heures.
Après le salut chevrotant, de leurs deux parts, elle s’éloigna pour parcourir les deux salles qui composaient la bibliothèque. Et sentant les yeux de son prétendant lui transpercer le dos, elle flâna, arpenta tous les coins jusqu’à la médiathèque, et passa d’un rayon à l’autre, oubliant au fur et à mesure l’ordonnancement de l’alphabet, ainsi que la disposition par département et par sujet des différents livres qu’elle effleurait de vue au passage.
Une demi-heure plus tard, ayant pris deux livres un peu au hasard, du côté de la petite salle à gauche qui semblait contenir les romans, elle se présenta de nouveau chez lui pour faire enregistrer ses emprunts. Il insista pour dire qu’elle avait seulement deux semaines pour lire les deux livres - il avait remarqué que les volumes qu’elle avait choisis étaient épais -, mais elle sourit vaguement et déclara qu’elle était une grande liseuse, et par conséquent certaine de pouvoir les rendre avant la date prévue.
Tout cela fleurait l’optimisme, songea-t-elle en sortant du bâtiment. Elle avait noté sous le coude du bibliothécaire un livre ouvert, écrit en Koufi il est vrai, mais il n’empêche, il lisait et cela était fait pour l’attirer.
Et c’est ainsi que la jeune fille se mit à la lecture de toutes ses forces. Parfois, elle n’en pouvait plus et cherchait les résumés des livres directement sur internet. Elle craignait qu’il ne comprenne le subterfuge qu’elle avait utilisé pour se rapprocher de lui, et ne l’interroge un jour sur les livres qu’elle empruntait avec une cadence hebdomadaire.
On ne sait pas ce qui lui avait mis dans la tête qu’un bibliothécaire connaissait forcément tous les ouvrages entreposés dans sa bibliothèque. Consciente que cela était de l’ordre de l’impossible, quelque chose lui disait pourtant qu’il surveillait discrètement ce qu’elle lisait. Le léger soupçon avait germé un jour lorsqu’au bout du deuxième livre qu’elle essaya de prendre, le jeune homme prétexta, se faisant confus, n’avoir pas trouvé le code pour le passer dans le système informatique. Cela ne la dérangeait pas tant que ça, elle l’interpréta comme une manière de lui demander de changer de roman. Il cherchait à orienter ses lectures en priorité du côté des œuvres qu’il connaissait, se disait-elle. Ceux dont ils pourraient discuter par la suite, si leur relation se concrétisait un jour.
Elle remarqua également que la grande salle à droite du bureau central était réservée aux ouvrages à connotation sociale et religieuse. Pour sa part, elle se cantonnait à la petite, située à gauche, et qui comportait les romans de provenances diverses, de tous genres. Ce n’est pas qu’elle ne s’intéressait pas aux autres sujets plus sérieux, mais dans ce qui lui était tombé entre les mains auparavant il y avait tellement de contradiction dans les interprétations, qu’elle avait du mal à démêler le vrai du faux. Elle préférait, somme toute, vivre sa religion comme sa famille et ses proches, dans l'irrégularité des génuflexions, et la discrétion de son isolement.
Après un temps de cette relation exclusivement littéraire, le bibliothécaire se décida un jour et franchit le dernier pas qui le séparait d’elle. Il la rencontra un matin au bas de l’escalier de leur immeuble, et l’invita directement à prendre un café.
Inutile de dire que Dounia sentit son cœur s’envoler et des papillons battre des ailes dans son ventre. Elle rougit jusqu’au sang quand elle lui demanda quand. Ce à quoi il répliqua qu’il proposait ce soir, si elle était disponible, et lui donna le nom du café où il aspirait l’inviter.
La jeune fille passa la journée sur un nuage. Son rêve était en train de se concrétiser, l’amour trouvé, ne restait que le mariage. Ce qui ne saurait tarder, présageait-elle emplie d’espoir, après quelques sorties du même acabit que ce soir.
Tout se déroula à merveille d’ailleurs : ils discutèrent beaucoup et rirent également. En quittant les lieux plus de deux heures plus tard, ce fut comme si les astres étaient bien alignés. Le temps clément de ce mois de janvier fit le reste de la magie, et les étoiles brillantes qu’ils remarquèrent en repartant, chacun de son côté, pour ne pas éveiller les commérages, leurs laissèrent des empreintes dans les yeux.
Bientôt, se disait la jeune déléguée, bientôt je vais le présenter à ma famille et on officialisera notre relation. Ce que pensait également son bibliothécaire, excepté qu’il avait une petite réserve la concernant. Malgré tous ses efforts pour l’orienter dans les dédales des livres qu’elle prenait, elle semblait têtue, et choisissait assez souvent des œuvres qu’il ne voulait pas la voir lire.
Elle n’avait toujours pas compris qu’il préférait qu’elle aille exclusivement dans la grande salle à droite, tandis qu’elle s’obstinait à visiter la gauche, n’en faisant qu’à sa tête. Elle lui plaisait beaucoup. Fraîche et spontanée, elle avait une touche ingénue qu’il appréciait. Elle avait su trouver la clé pour attendrir son cœur, il souriait de la bonté de son sourire, et des fois, seulement en percevant la fragrance de son léger parfum dans la cabine d’ascenseur. Il aurait suffi qu’elle prête plus attention à ce qu’il lui suggérait pour que son rêve à lui devienne réalité, se disait-il parfois pour s’exhorter à la patience. Alors qu’au sortir de rendez-vous, il lui semblait quelquefois qu’il allait directement tomber à genoux.
Son cœur épris ne lui montrait aucun autre défaut en elle, à part ses lectures de romans, que par expérience il ne prenait pas à la légère. Passe encore qu’elle ne mette pas tout de suite un foulard bien couvrant, sa préoccupation concernant l’esprit libre et subversif qui pouvait émerger de ce genre de lectures freinait son envie de lui faire sa déclaration.
Il finira par la façonner comme il voulait, se disait-il, et c’est ainsi qu’en y réfléchissant, une idée lumineuse lui traversa l’esprit. Il se traita même d’idiot de n’y avoir pas pensé auparavant. Ponctuer son circuit littéraire de livres de son choix, et disposer les ouvrages sérieux et éducatifs dans les travées, parmi les romans, étaient ce qu’il comptait faire. Il était maître des lieux après tout, et avait déjà changé beaucoup de choses dans la disposition de cette bibliothèque depuis son arrivée. Il aurait voulu l’homogénéiser entièrement pour qu’elle réponde aux meilleurs critères de l’éducation et de l’esprit droit, mais avait écouté ses supérieurs qui lui disaient qu’il fallait laisser une petite fenêtre aux esprits retors pour les attirer. N’est-ce pas comme cela que sa douce Dounia venait aussi souvent ?
Et c’est ainsi que notre déléguée commença à tomber sur des livres de principes et d’histoire religieuse au fil des classements par ordre alphabétique, dans les rangées qui n’étaient pas censées les détenir. Le doute la tarauda un moment, la ruse semblait trop évidente, et pour en avoir le cœur net, elle glissa à droite pour vérifier. Ce qu’elle y trouva confirma ses présomptions, l’échange n’avait pas été réciproque. Seule la petite salle était sujette à mutations.
Elle garda cela en mémoire sans y accorder grande importance, et quoique son esprit veuille y revenir quelques fois, elle le brima en se persuadant qu’il cherchait à l’intéresser aux domaines qu’il semblait bien maîtriser. Deux mois passèrent à ce régime, entre gentilles sorties et rencontres en bibliothèque, les choses allaient bon train. L’influence de son prétendant paya, elle commença à diversifier ses lectures, et la troisième fois qu’elle prit des livres qui le firent rosir de plaisir, il se décida et déclara tout de go, en pleine bibliothèque, qu’il voulait rendre visite à sa famille.
Dounia, comblée de bonheur et soulagée de l’aboutissement de son histoire, sentit ce jour-là que la terre avait changé d’orbite. Elle l’annonça à sa famille dès qu’elle le quitta, et commença à compter les jours qui la séparaient du samedi suivant. 
Voulant faire les choses bien, son presque fiancé lui téléphona le lendemain, pour dire que sa mère étant trop âgée pour choisir le présent qu’ils devaient apporter lors de leur visite, il espérait qu’elle se chargerait de cela avec lui. Notre amie bondit de joie à cette annonce. Il semblait lire dans ses profondes pensées, sa dernière crainte concernait ce qu’il allait ramener justement. Elle appréhendait la réaction de sa famille, très exigeante sur les codes de bienséance, et prompte aux critiques malveillantes.
Ravie de l’assister, elle lui proposa de passer le prendre en voiture le lendemain après le travail. Ce qu’elle fit effectivement, en traversant la ville dans un état de rare félicité.
Et c’est ainsi que contrairement à son habitude de venir à l’heure de sa pause déjeuner, elle se présenta à la bibliothèque à dix-huit heures trente et la trouva fermée. Une page imprimée était scotchée sur la porte en verre, et elle disait qu’ils étaient tous à la prière, et demandaient aux gens qui lisaient l’écriteau de les rejoindre dans la petite salle servant de mosquée. Suivait un plan pour la situer dans le bâtiment.
On ne sait pas vraiment ce qui a interpellé la jeune fille à la lecture de cette feuille, elle en avait vu des similaires plusieurs dizaines de fois. Des guichets se fermaient dans certaines administrations, des bureaux se cadenassaient à clé à la mairie ou dans les arrondissements dès le premier appel à la prière. Une fois, elle avait fait partie d’une file qui atteignait la porte, pour le seul guichet "de garde" dans une banque pourtant centrale, et ce n’était même pas un vendredi ce jour-là ! Elle avait l’habitude de voir se répéter ça aux heures du Dohr et du Asr, mais c’était la première fois qu’elle le voyait pour le Maghreb. Ils devaient donc en faire de même pour L’Ishae, puisque la bibliothèque ne clôturait ses portes qu’à neuf heures du soir.
Est-ce cette surprise là qui l’a secouée ? Ou le fait que toute une salle de bibliothèque ferme à ces heures-là ? Toujours est-il que Dounia dévala les escaliers comme une dératée, sortit en trombe du bâtiment, ouvrit fiévreusement sa voiture, et s’abritant là, transpira comme un buffle.
Puis, retirant son foulard avec rage, elle commença à réfléchir de manière pragmatique à sa situation. Et c’est ainsi que le voile qui lui obscurcissait la vue se déchira un peu, et qu’elle pu entre-apercevoir le bateau où elle allait s’embarquer.
Une fois rentrée, même la douche froide, qu’elle s’imposa, n’améliora pas son anxiété. Que se passerait-il si elle se mariait avec quelqu’un qui mettrait toujours son devoir religieux avant tout ?
Parce qu’elle se rappelait des histoires, racontées notamment par sa mère, après le pèlerinage qu’elle fit quelques années plus tôt à la Mecque. Elle lui avait dit que les magasins ferment là-bas dès l’appel à la prière. Et que parfois, les commerçants arrachent la marchandise des mains de leurs clients pour tirer leurs rideaux rapidement et étendre leur tapis sur le trottoir directement. Ils étaient passibles de coups de fouet ou de bâtons, d'après elle. Certains vendeurs avaient avoué à sa mère, qui pouvait faire parler des chinois en langage des mains, qu'il risquaient même se voir confisquer leur commerce. D'ailleurs, seules les femmes qui pouvaient se prétendre impures continuaient à marcher dans la rue, à ces heures-là.
Sa mère lui avait également raconté qu’une fois, en plein trafic, le chauffeur de son taxi s’était arrêté au milieu de la chaussée pour faire de même. Et il n’était pas le seul, toute la circulation de cette zone avait été paralysée pendant un long moment. Le temps de démêler toutes les voitures après la prière, avec des policiers qui sifflaient, à se décrocher le gosier, et utilisaient leurs matraques pour taper sur les automobiles et les obliger à suivre les circuits et détournements qu’ils voulaient leur faire faire, le trajet lui prit près de deux heures.
Dounia se coucha prise d’une fièvre ce soir-là. Et après avoir éteint son portable, afin de ne pas être importunée, son imagination prit le relais lors de son endormissement. Elle vit le monde entier devenir comme ça. Les détails qu'avaient racontée sa mère lui revenaient en mémoire, et spécialement les flagrants paradoxes qu'elle avait vécue : comme ce magasin de lingerie fine ouvert à l'entrée du Mall face à la porte la plus importante de sortie de la grande mosquée. Elle visualisa un tiraillement de bonnet C entre le vendeur et sa cliente, dès le premier cri du Mouweden et bien d'autres choses encore...
Puis, ni d’une ni de deux, et voilà la jeune fille de poursuivre ses divagations jusqu’à se voir mariée avec le bibliothécaire et en train d’accoucher. Le médecin lui demandait de pousser pour expulser le bébé un temps, et hop ! il disparait l’instant suivant. La douleur lui tord les boyaux, l’enfant voulait sortir, mais personne ne semble là pour l’accueillir. Elle crie, elle pleure, elle peste, mais en pure perte, aucune âme n’est présente. La tête du bébé s’était engagée, avait glissée, et son corps était coincé tandis qu’elle poussait en vain. Elle pousse de toutes ses forces pour l’évacuer, et elle était seule…
Elle pousse, elle pousse et une alarme se mit à hurler. Elle crie pour la couvrir, pour se faire entendre, mais les couloirs aussi semblent vides. Elle transpire, se relève, essaie de tirer son bébé, mais la tâche est impossible. Elle souffle, elle souffre, elle se déchire, et c’est alors que la lumière se fit.
Ouvrant les yeux enfin, elle se découvrit au sol, entortillée dans ses draps mouillés, comme dans un linceul, avec un cœur parti au galop et des oreilles qui tintaient encore de l’écho de la sonnerie. Le sentiment d’avoir expulsé quelque chose était toujours présent, mais Dounia ne disposait pas pour l’instant de suffisamment de lucidité pour lui consacrer un nom.
Et c’est en serrant ce même drap autour d’elle, qu’elle expira longuement de soulagement en réalisant que ce n’était qu’un cauchemar. Se relevant péniblement pour éteindre le réveille-matin avant qu’il ne se déclenche de nouveau, elle prit la définitive et grave décision, de rompre toute relation avec le jeune bibliothécaire.