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Artisan orfèvre des mots, spécialisée dans le filigrane.

lundi 12 juin 2017

Fragment : Henry's mon amour, ma madeleine...

Ah, mon Henry’s !
Je l’ai retrouvé au détour d’une piste, la chaleur était stridente ce jour-là, la poussière avait recouvert mon pare-brise d’un film sablé. Je m’étais arrêté dans cette vieille épicerie de campagne, à l’entrée d’un village déserté de ses jeunes. Une barbe blanche, un turban jaune et des yeux qui vous sondaient l’âme, il m’avait tendu cette boîte au design d’un autre temps, au packaging argenté, vert et rouge, dont peu se souviennent, et que les enfants d’aujourd’hui n’auraient jamais choisi de prendre. Et c’était comme si j’avais retrouvé un trésor enfoui sous une multitude de couches : Mon identité, sous la forme d'un biscuit carré, aux bords dentelés.
Ma langue salivait déjà d’impatience, lorsque le vieillard, tout en bonté devant mon air avide, et mes yeux où des poussières d’étoiles avaient pris place, me proposa un verre du thé fumant qu’il venait de préparer pour se désaltérer. Le crépitement de douceur biscuitée, mélangé à la fraîcheur mentholée qui surgit sur mes papilles, humidifia mes rétines. Je ne voyais déjà plus, un voile de tendresse avait recouvert l'horizon quand je me suis retrouvée jeune, très jeune, pour mon goûter d’école, grignotant les bords crénelés d’abord, les dentines une par une, me délectant de leur saveur de cannelle, de miel et de blé grillé, puis je mangeais le cœur, parfois en réservant les lettres gravées sur le biscuit pour la fin…
D’autres souvenirs remontèrent, ma sœur aînée qui était revenue de France lors de vacances universitaires, et qui nous avait appris cette recette qui consistait à les imbiber de café, les placer en plusieurs couches superposées de crème, et les recouvrir de ganache pour confectionner un gâteau d’anniversaire… Ma mère qui en achetait par grandes boîtes cartonnées, qu’elle cachait en haut du placard, et qui pouvait les servir aux invités qui arrivaient à l’improviste, au même titre que les cornes de gazelle ou autres gâteaux qu’elle confectionnait.
Ce parfait mélange avec le thé me rappela aussi comment nous ne trouvions aucun paradoxe à mélanger le moderne, le biscuit fabriqué, avec l’ancien, notre thé à la menthe traditionnel. Comment la richesse de l’un et de l’autre, revêtait alors notre peau, avait construit notre personnalité, nous avait confectionnés. Et que c’est en cela que réside notre authenticité.
Être assise sur un tabouret de cordes et de bois ce jour-là, avec cette odeur de terre sèche, ces herbes folles qui couraient les champs, et celles qui pliaient sous le petit air doux qui soufflait de temps en temps et caressait mes cheveux, sous le regard tendre et bienveillant du vieux commerçant, a eu un goût de paradis pour moi.


* Henry's est le nom d'une vieille marque de biscuits secs, un peu comme les petits beurres en France.