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Artisan orfèvre des mots, spécialisée dans le filigrane.

samedi 17 décembre 2016

Tribune : Qu'il en soit ainsi.

http://www.huffpostmaghreb.com/meriem-h-hamou/guerre-syrie-irak_b_13707342.html


Quand tout cela sera terminé, il restera les odeurs. Celles du sol cramé, du soufre et du napalm. Celles des champs labourés par le mazout des tanks et les cartouches des mitraillettes.
Quand tout cela sera terminé, l’odeur nauséabonde des corps putréfiés remontera, engloutira la ville, et étouffera les soldats qui l’ont envahie et leurs commanditaires. Peu importe qu’ils partent, elle les poursuivra. Elle s’immiscera partout. Sous leurs draps et leurs revers de manches, dans leurs cheveux et même dans leurs rêves. Elle les hantera.
Ils ne s’en débarrasseront pas. Elle sera là pour leur rappeler qu’ils ont attaqué une ville paisible et en ont fait un champ de ruine. Pour qu’ils se remémorent les innocents tués, les femmes abusées, et les orphelins. Et quand ils rentreront, ils se souviendront que le théâtre sur lequel ils s’activaient ressemble à leur maison, et que la cité qu'ils ont profanée est semblable à la leur. Ils ne dormiront plus jamais. Leur sommeil sera entaché par leurs méfaits, et de la crainte de la riposte. Ils sombreront dans la folie, c’est tout ce que je leur souhaite.

Quand tout cela sera terminé, les rescapés remonteront des décombres. Les réfugiés reviendront et il sera temps de reconstruire. Ils le feront dans la douleur, dans la résignation et la clairvoyance. Les mères donneront naissance, laisseront leurs enfants jouer dehors, et pleurer parfois. Elles essuieront les larmes avec leurs pans de robes et s’attelleront à leurs tâches.
Les survivants planteront de nouveau, extrairont de la terre ce qu’elle peut encore donner, et, au milieu des débris, un olivier pourra même fleurir. Quelques plantes embelliront les balcons, leur senteur sera si forte qu’elle cachera les mauvaises odeurs. Les souffreteux respireront enfin, sans avoir envie de vomir. Et petit à petit, on érigera un monument à la mémoire des victimes, pour que plus jamais cela ne se reproduise.

L’espoir renaîtra, car c’est ainsi, l’homme est un éternel optimiste qui se projette dans l’avenir. Et parce qu’il n’entendra plus les déflagrations, ne sentira plus l’odeur de la poudre, il croira que c’est terminé. Mais ce n’est jamais fini, la guerre s’est seulement déplacée et peut revenir. Le grain de folie a germé dans un autre endroit, mais ses racines sont encore sous terre. La guerre est un éternel recommencement depuis la nuit des temps, depuis Abel et Caïn.
Nous ne tirerons pas la leçon, pas plus que ne l’ont fait nos prédécesseurs. Les vautours chercheront de nouvelles victimes et ils les trouveront, il y aura toujours des innocents qui perdront la vie et des loups qui les dépèceront. L’histoire de l’humanité va ainsi : un cycle se termine, un autre commence. Les hommes n’auront jamais fini de déclencher les conflits, ni les combats de multiplier le nombre de victimes collatérales. Nous nous indignerons de nouveau quand ils seront proches, et les ignorerons lorsque leur cause ne nous touchera pas.
Au plus profond de nos cœurs, nous espérons seulement que le malheur restera loin de chez nous, et que la fragrance des fleurs de nos champs embaumera éternellement l'air de nos foyers. 
Qu’il en soit ainsi, c’est ma prière.

jeudi 1 décembre 2016

Nouvelle : A quelques secondes de la couleur.

Avertissement de l'auteur : Toute ressemblance des personnages premiers, secondaires ou même tertiaires, avec des personnes que les lecteurs ont connu, connaissent où seront amenés à fréquenter, est purement fortuite :) .

Il y a des coïncidences qui électrisent, des instants qui doivent être inscrits dans les astres. La vie est pleine de nuances, de couleurs et de surprises, et nous réserve les pires lorsque nous les attendons le moins. On dira que c’est mektoub, ou encore mieux, que les mauvais moments sont ceux qui nous révèlent. Il faut savoir ouvrir les yeux et s’adapter, tout ne peut se dépeindre en noir et blanc seulement. Natacha a appris cette amère réalité à ses dépens, elle était une photographe professionnelle qui avait adopté ces deux couleurs pour ses clichés.
Elle faisait d’excellentes photos d’ailleurs, pas uniquement pour le magazine qui l’employait et qui était spécialisé en mode, mais également pour son propre plaisir. Il n’était pas rare qu’elle participe à certaines expositions de groupe ou à thème, et parvenait aisément à vendre quelques-unes de ses œuvres. Dans sa vie personnelle, Natacha était aussi dichotomique que sa production. Intense dans ses réactions et agissements, elle tergiversait peu à prendre des décisions, et s’accommodait modérément des états d’âme de ses voisins et connaissances.
Elle avait le même compagnon depuis ses vingt ans, depuis qu’ils s’étaient rencontrés en école d’arts visuels. Mais tandis que lui poursuivait sa carrière de reporter international, qui le menait parfois en zones de guerre, elle se déplaçait très peu pour raisons professionnelles. Leur appartement rue de Sèvre au 6e arrondissement de Paris était son repaire, elle y avait installé un petit laboratoire pour y exercer son art.
La question de leur mariage ou de construire une famille ne s’était jamais posée, Michel n’était pas souvent là. Et puis, ils se suffisaient à eux-mêmes. Natacha n’était pas très maternelle en outre, sa carrière, qu’elle cultivait comme certains élèvent leurs enfants ou leurs animaux de compagnie, était primordiale et avait occulté cette partie-là de sa vie. Le couple avait des idées libérales, anticonformistes et teintées d’une légère touche d’égocentrisme. Ils se plaisaient à dire qu’ils étaient heureux de cette façon, et plaisantaient souvent leurs amis qui s’extasiaient des mimiques ou petites bêtises de leur dernier rejeton.
Natacha sortait beaucoup le soir, même en l’absence de son petit-ami. Elle allait aux dîners et aux soirées, et recevait beaucoup d’invitations pour les spectacles et les shows. Mais sa vie se cantonnait à quelques arrondissements de Paris, elle avait une certaine zone de confort où elle se sentait chez elle, et limitait au strict minimum ses déplacements en dehors.
C’est au cours d’un cocktail organisé par sa boîte qu’elle a rencontré Rachid, un jeune couturier considéré comme une étoile montante dans le ciel de la haute couture. Il avait été découvert par une célèbre maison, à l’occasion d’un concours qu’ils avaient lancé pour ouvrir de nouveaux champs de prospection dans les quartiers périphériques de la ville.
Rachid était un jeune homme de vingt-huit ans, qui avait la maturité d’un homme de quarante. Il savait exactement ce qu’il voulait et avait choisi Natacha pour immortaliser ses tenues.
Cela a été un tournant dans la vie de la photographe. Rachid souhaitait non seulement présenter ses modèles en noir et blanc, mais également dans le cadre où il avait vécu, par des mannequins non professionnels dont il allait faire le casting dans son quartier.
Natacha était flattée de l’honneur que Rachid lui octroyait, mais ressentait un certain inconfort de l’accompagner à la cité la Grande Borne à Grigny, dans le 91. L’artiste avait également suggéré que toute l’équipée fasse le trajet par le RER, histoire qu’il revienne à ses origines, de façon symbolique, par l’identique voyage qui l’avait fait sortir de là. Bien heureusement, le directeur de publication qui assistait à la négociation, et connaissait bien Natacha, sut prendre les devants de manière diplomatique et lui faire abandonner l’idée. Il craignait également les ripostes sèches de son employée ; cette dernière, rétive d’abord à la proposition en général qui risquait de mettre sa sécurité en péril, accepta cela comme un nouveau challenge dans sa carrière. Et par un effort exceptionnel, renonça même à l’idée à demander à son patron d’engager des gardes du corps pour leur virée, Rachid qui avait saisi les infimes signes de ses tergiversations, s’était porté personnellement garant de sa sécurité.
Il n’en demeure pas moins que c’est une boule de nerfs sur pattes qui gravit ce matin-là les deux marches du minibus habituellement loué par son magazine. Son inquiétude croissait à chaque croisement de route. A aucun moment de sa vie, - elle ne se rappelait pas une seule fois, et elle avait quand même trente-cinq ans-, elle ne s’était risquée dans la banlieue populaire de Paris.
Plusieurs scénarios d’agressions, qui allaient du vol à l’arraché, au meurtre et kidnapping se profilaient dans son esprit. Sans oublier évidemment les gangs, revendeurs de drogue et autres barbus islamistes qui faisaient du prosélytisme de porte-à-porte.
Avec sa blondeur, ses yeux bleus, son teint diaphane et son un mètre soixante-quinze (elle avait un héritage slave dans son ascendance), sa descente de voiture ne passa pas inaperçue. Les sifflets et quolibets ont fusé dès qu’elle mit un pied sur le trottoir, malgré ou peut-être à cause du comité d’accueil qui semblait les attendre. Rachid se trouvait au-devant, accompagné d’une dame rondelette, un châle autour de la tête, qu’il lui a présenté comme étant sa mère. Quelques élus municipaux et représentants de la mairie faisaient également le pied de grue, alertés par la manifestation qui se passait dans leur circonscription. La réussite d’un jeune dans ce genre de quartiers sert toujours en exemple aux autres : à ceux qui n’ont pas pu s’en sortir encore, et était très exploitée également par les partis politiques.
On les fit monter rapidement, ils risquaient presque une émeute à s’attarder à saluer les différentes personnalités qui s’étaient alignées pour les accueillir. C’était un grand évènement pour la cité et dans tout le département d’ailleurs.
Tout ce qu’avait imaginé Natacha concernant ces bâtiments, et le quartier en général, s’avéra être juste. Des graffitis un peu partout, à l’ascenseur brinquebalant ou encore les traces de fissures et d’humidité sur les murs. Les divers reportages auxquels elle s’était intéressée, après avoir accepté cette mission, avaient décrit la cruelle réalité qui s’étalait devant ses yeux.
Mais elle ne se laissa pas trop émouvoir, elle était impatiente que tout se termine, et espérait même que cela ne lui prenne que la journée. Enfin, une fois plongée dans le cœur de son métier, elle possédait le pouvoir de se détacher de tout son environnement pour se concentrer sur l’essentiel de sa tâche.
Curieusement, elle eut une pensée pour Michel, son compagnon qui était envoyé aux quatre coins du monde et était loin de s’en plaindre. Son sens d’adaptation semblait infini, alors qu’elle avait beaucoup de mal de sortir de ses zones de confort. Elle l’enviait un peu, et se promit de partir en exploration également et d'échapper des sentiers battus. Cette expérience revêtait de plus en plus d’intérêt pour elle, et comme tout se passait bien et que la chaleur d’accueil de la famille de Rachid pouvait faire fondre un iceberg, elle se prit à regretter de ne l’avoir pas tenté plus tôt.
On les fit entrer dans un premier appartement, qui semblait être le foyer où Rachid avait grandi. Outre qu’il y avait divers portraits de lui depuis son plus jeune âge (seul ou accompagné d’une fillette qui devait être sa sœur), accrochés un peu partout sur les murs, les banquettes disposées tout autour du salon, et le plafond travaillé en plâtre ciselé démontraient clairement ses origines maghrébines.
Une jolie jeune femme vint la saluer, en lui faisant quatre bises, comme cela semblait être la tradition. Elle portait dans ses bras un bébé garçon, tandis qu’une petite fille, toute en bouclettes et aux yeux immenses couleur miel, était accrochée à sa jambe. Rachid, tout sourire, lui fit savoir qu’elle était Rabab, sa sœur jumelle et lui présenta par la même occasion son neveu et sa nièce, qu’elle salua de la main pour ne pas les effaroucher. Elle se trouvait aussi embarrassée que les deux jeunes enfants d’être témoin de tant de signes d’affection et de considération.
Ils s’assirent et on leur servit le thé à la menthe accompagné de petits gâteaux. Mais, alors que ses collègues s’attardaient dans la conversation et s’extasiaient du goût succulent des loukoums et autres pâtisseries au miel, Natacha n’avait qu’une hâte, c’est que le rituel d’accueil se termine pour commencer à travailler. Elle profita même d’un moment où Rachid s’était tourné vers elle, pour baisser la tête intentionnellement et regarder sa montre.
Le signe était grossier, mais ne pouvait être plus clair. Le modéliste se leva pour remercier sa famille de leur réception et fit savoir à l’équipe que la séance photo se passerait dans l’appartement de sa sœur, qui avait été aménagé pour l’occasion, et où les mannequins les attendaient déjà. Certains voulurent descendre les escaliers directement et d’autres, comme Natacha, accompagnée de Rachid, prirent l’ascenseur pour aller deux étages plus bas.
La porte était grande ouverte, et de belles jeunes femmes, de diverses origines, patientaient dans un joyeux boucan dans le hall d’entrée. Leurs rires et conversations animées résonnaient dans tout l’immeuble.
Natacha sourit froidement de cette ambiance agitée, très éloignée de l’atmosphère feutrée dans laquelle elle se confinait dans son travail en studio. Cela ne lui convenait pas vraiment, mais elle prenait son mal en patience. Et puis, depuis le début de sa carrière, elle supportait de temps en temps quelques petits caprices des artistes et des modèles avec lesquels elle travaillait.
Une fois entrée, elle fut dirigée vers le salon où quelques meubles et tapis semblaient avoir été retirés, ne laissant qu’un coin de banquettes d’un genre un peu mixte, entre deux cultures. Il y avait des rideaux tissés en soie brute aux fenêtres (du même genre qu’on trouve dans les souks de Marrakech), tout un pan du mur avec un grand poster adhésif, des poufs et guéridons en bois de cèdre, mais également un canapé en cuir, qui semblait être de très bonne facture, ainsi qu’un peu partout, des petits napperons en broderie fine.
La photographe était désorientée, le lieu n’était pas vraiment convenable ni propice aux poses. Il y avait beaucoup trop de meubles et d’objets de décoration, qui pouvaient gâcher ses clichés. En effet, elle devait consacrer toute son attention aux créations de Rachid, or les accessoires qui allaient être en arrière-plan risquaient de prendre trop d’importance, malgré l’utilisation des filtres et autres subterfuges pour les rendre un peu moins voyants. C’était des photos en noir et blanc, et le mieux pour cela était d’avoir des murs clairs, ou du moins unis, dans lesquels on pouvait ajouter quelques effets si on voulait.
Pendant que les techniciens installaient leur matériel, Natacha alla chercher Rachid, qui semblait avoir disparu dans une des pièces. Elle supposa qu’il était en train de préparer les modèles de sa collection, mais elle l’entendit parler au téléphone derrière une porte close et insister auprès de quelqu’un pour qu’il vienne. Il disait qu’il lui réservait une belle surprise, à condition qu’il se dépêche.
Elle allait revenir sur ses pas pour l’attendre au salon, quand le battant s’ouvrit brusquement. Le regard que lui lança le couturier était plein de sympathie, il hésita deux secondes, puis lui demanda de le suivre dans la pièce qui semblait être la chambre à coucher parentale. Intriguée, elle fit un pas en avant. Rabab surgit au même moment pour l’encourager à entrer. Elle avait l’air d’être d’humeur joviale, et dit à son frère qu’elle aurait préféré que Natacha ne voit le cliché qui avait inspiré cette manifestation qu’une fois qu’elle aura terminé son travail. Pour garder, argua-t-elle, le secret de l’idée pour le moins originale de ce shooting. Mais Rachid n’en démordit pas, et insista pour qu’elle le fasse de suite, afin qu’elle en soit imprégnée, disait-il, et le retransmette sur ses clichés. Il regrettait seulement que son beau-frère n’assiste pas à l’évènement.
Natacha sourit de leurs petits mystères. Elle avança vers la photo incriminée qui était accrochée au mur face au lit. Elle semblait être en noir et blanc, mais la distance et la pénombre, due aux épais rideaux tirés, ne lui permit pas de bien distinguer l’image. Elle comprit néanmoins qu’il pouvait s’agir d’un de ses clichés.
Elle fit autant de pas qu'un demi-tour du trotteur de l’horloge murale. Cela lui prit exactement six secondes pour contourner le petit lit de bébé installé dans la pièce, et s’approcher de la photo encadrée, pour réaliser enfin que c’était celle de son compagnon. À la septième seconde, affolée déjà, elle tourna la tête de côté et vit un grand portrait de famille en couleurs cette fois-ci, celui de Michel, Rabab et leurs deux enfants.

dimanche 20 novembre 2016

Billet : Trouver sa place au soleil


Une petite fille qui erre dans une grande ville. Apeurée, ahurie dans un quartier populaire, des yeux trop grands, trop vifs pour accepter sa condition de miséreuse. La silhouette de prédateurs autour d’elle, l’ombre d’agresseurs à chaque pas qu’elle fait, même et plus encore quand le soleil décline.
D’un père disparu, il ne lui reste de famille qu’une mère inconsciente, qui fait des ménages en journée et se drogue la nuit pour oublier, une vieille grand-mère débile allongée sur une natte, et un petit grand frère qui a lui-même subi toutes les offenses de la ville.
La petite est sale, désespérée et traîne sur le trottoir. Elle a repéré une jolie vitrine, avec des vendeuses qui semblent plus ou moins bienveillantes. Elle revient les regarder tous les jours, passe des heures assises sur le perron, et les observe pour se repaître de leur chance. Elles ont l’air propres sur elles, même si elles cachent derrière l'uniforme leurs tristes histoires personnelles.
Elle aurait voulu entrer dans leur peau, fait quelques pas inconsciemment dans leur local : on la chasse, pas méchamment, elle dérange leur commerce. Elle s’en va et va tourner en rond autour du quartier, autour de la ville... Elle n’a nul endroit où rentrer, personne ne l’attend dans le cagibi que sa mère squatte.
Le lendemain elle revient. Son regard est à lui seul un cri de détresse, un appel SOS. Elle ne parle pas, ne demande rien, elle est là juste pour regarder. On finit par la prendre en pitié, on cherche sa mère qui disparaît des semaines entières, on parle à sa grand-mère, sourde du chaos qui se passe dans sa tête, le frère qui est absent, ce jour-là encore. On cotise, on l’emmène au Hammam pour la laver de l’outrage du temps. On l’habille de vêtements qu’on a récoltés chez les uns et les autres, on lui trouve même une garderie... Pour la garder un temps, le temps que la journée passe, et qu’elle ne soit plus un rappel permanent de la maladie dont souffre notre société.
Son histoire est celle de milliers d’autres, qui traînent dans les quartiers périphériques de nos villes. Des milliers de garçons aussi, qui ne quémandent pas notre compassion, ils existent c’est tout. Ils ont l’air blasés. Leur regard criant au début, perd de plus en plus de son brillant, il s’estompe et laisse place à ce mal-être qui ronge nos villes.
Nous aurons beau l’orner de tous les atours, nos cités resteront hantées par ces yeux qui s’éteignent par l’indifférence de la plupart. La société civile ne pourra recueillir toutes les âmes damnées que rejettent nos villages et campagnes. La pauvreté n’est pas un vain mot, elle nous environne, elle est laide, traître et sauvage. Ni le maquillage ni les petits à-coups de prise de conscience ne peuvent la gommer. 
Ce n'est pas étonnant que les vitrines servent de premières cibles, leur transparence exacerbe le sentiment d'injustice. 

mardi 1 novembre 2016

Tribune : L'espadon de la colère

Lien de l'article publié sur le Huffington Post : http://www.huffpostmaghreb.com/meriem-h-hamou/lespadon-de-la-colere_b_12745804.html?utm_hp_ref=maghreb

Je suis sans mots devant le désastre d'un jeune homme si désespéré qu'il a suivi la marée de sa nasse pour être broyé dans un camion poubelle. L'atrocité de cet acte n'a de comparaison que le jeune diplômé chômeur, qui s'était immolé il y a quelques années devant le parlement. Le désespoir, la misère, la paupérisation de nos populations poussent nos jeunes de plus en plus vers ces actes ultimes.
Sans entrer dans le débat de la responsabilité ponctuelle de cet accident, et tout en me solidarisant complètement avec la famille et les proches de Mouhcine Fikri, j'aimerais pointer le doigt sur un angle de ce tragique évènement qui a été occulté: la pêche interdite en cette saison de l'espadon. Ce poisson à la chair fine, dont le prix au kilo s'envole encore plus en cette période, est allègrement consommé par les plus aisés d'entre nous. Je poserais alors la question qui dérange: à qui profite le crime? Pour répondre haut et fort à ses revendeurs dans le marché occulte de la restauration de luxe, et surtout à tous ses consommateurs.
Nous sommes tous responsables de remplir nos assiettes de marchandise illicite qui transite par des voies occultes. À chaque fois que nous consommons une nourriture qui ne passe pas par la voie légale, nous encourageons la contrebande et ses conséquences: nous remplissons les poches de fonctionnaires véreux qui ferment les yeux sur leur passage, et engraissons tous les intermédiaires qui, par un moyen ou un autre, puisent dans nos faiblesses pour nous servir ces affligeants plats.
Le tragique de ce décès doit également nous éclairer sur une autre réalité: l'État qui joue au borgne dans cette économie souterraine. Un coup je nettoie un peu et un coup je laisse faire: une hypocrisie qui touche tous les secteurs, et qu'on laisse faire dans l'espoir de diminuer la courbe ascendante du nombre de chômeurs.
Qu'on vienne maintenant me parler des islamistes qui sont au pouvoir depuis cinq ans, qui avaient clamé haut et fort qu'ils allaient assainir et mieux partager, et qui ont profité de leurs postes et immunité pour acquérir de plus en plus d'avantages et s'enrichir sur notre dos. Pire que ça, notre chef de gouvernement demande aux membres de son parti de ne pas manifester leur solidarité avec ce jeune pêcheur, il aurait même fait pression sur la propre famille de la victime afin qu'ils ne défilent pas. Le poids de la responsabilité de cet acte a dû peser si lourdement sur ses épaules qu'il l'a aveuglé. Le discernement dont il doit faire preuve, la compassion et la solidarité ont glissé dans les rets du bourrage de portefeuilles ministériels.
Jusqu'à quand allons-nous continuer à soutenir ces gens? Parce que clairement, à chaque fois que nous laissons faire, que nous ne votons pas pour un vrai changement nous les encourageons implicitement. À chaque fois que nous n'élevons pas la voix pour demander un changement, nous trahissons nos valeurs et ceux de nos concitoyens; nous nous désolidarisons avec les plus faibles d'entre nous et les envoyons dans la géhenne de ces braderies clandestines, avec au bout la mort de pauvres innocents.
Cela étant, j'aimerais également vous mettre en garde contre les marchands de chimère hameçonnés par des pirates de tout acabit et qui frétillent en déversant leur flot de haine et de discorde. Ils profitent de la moindre anicroche dans notre pays pour amplifier l'évènement et nous renvoyer dos à dos.
Cette tragédie est arrivée à Al Hoceima mais pourrait survenir partout ailleurs, nous devons garder en tête que l'Arabe et l'Amazigh sont des frères siamois qui constituent le corps de notre pays, et qui ne peuvent être séparés sans faire périr les deux. Et au lieu de jouer aux voyous par des actes malveillants, qui n'auront de conséquences qu'à enfoncer notre pays dans l'anarchie, et se frotter les mains aux marchands d'armes, gardons la tête froide pour analyser calmement la situation.
Commençons par nous corriger nous même, chaque appareil acheté, chaque chaussette portée, chaque bouchée qui ne provient pas de la voie légale de transit de marchandise porte la marque indélébile d'une sueur corrompue. Donner même un dirham pour un service qui nous est dû, nous place directement au centre de la corruption. Corrigeons-nous et assainissons nos institutions et nos gouvernants, votons à chaque fois que c'est possible et revendiquons par les moyens légaux dont nous disposons. Ils ne peuvent se contenter de gouverner, ils en sont comptables et doivent rendre compte de leur politique et agissements.
Nous sommes, paraît-il, les champions du monde de la délation, utilisons-la à bon escient cette fois-ci, et dénonçons les responsables qui tirent notre pays vers le bas, à l'image de ceux de cette catastrophe, et en premier lieu le chef de notre gouvernement qui les a placés là.

jeudi 27 octobre 2016

Billet : La parfaite attitude


Tout est affaire de goût. Il y a du génie dans la création, mais on ne peut dire que tout créateur est un génie. Et pourtant. Sans aller dans le concept métaphysique ou scientifique de notre première création, qui est sans conteste l’apothéose de tout ce qui peut se concevoir en talents combinés, nous pouvons dire que chaque personne qui cultive un don quelconque, qui s’approche de l’art, de la culture, ou même de l’agriculture, est géniale parce qu’elle frôle l’essence même de la création qui est la beauté. La recherche esthétique qu’elle soit visible à l’œil nu, ou celle de la pureté de l’âme, fait vibrer une corde sensible profondément ancrée en nous. La raison en est simple, nous poursuivons tous la même quête : nous rapprocher de la perfection.
Personnellement je trouve ce concept universel, il concerne tous les domaines, et dépasse celui des arts pour s’étendre sur la recherche scientifique et même la conquête de l’espace. Tous, sauf un : l’accumulation des richesses. Quand je pense que moins de 1 % de personnes détiennent 99 % des ressources naturelles de la terre, je suis révoltée. Le partage égal serait l'idéal, bien évidemment, mais les exemples de sociétés politiques basés sur ce principe ne sont pas ce qui s'est fait de mieux à travers l'histoire. Le communisme n’a servi que sa propre idéologie pour mieux spolier les pays qu’il a exploités. En revanche, une meilleure répartition pourrait tous nous servir, et éviter au moins la famine.
Vous devez vous dire que ce discours est creux, mille fois galvaudé et que charité bien ordonnée commence par soi-même, mais il me permet d'étayer mon argumentation. Si chacun de nous donnait un peu de ce qu’il avait, si nous partagions un tant soit peu nos propres ressources, nous pourrions tous par ce moyen cultiver cette beauté, cette pureté de l’âme, le but ultime de notre création.
Par ce texte, je voudrais rendre hommage à tous ceux qui donnent sans compter, à tous ceux qui s’engagent dans des associations pour aider les moins favorisés, à tous ceux qui partagent l'harmonie sous toutes ses formes. Par votre bonté, vous êtes des créateurs de beauté. Donnez, et soyez généreux afin de vous perfectionner. Vous êtes les parfaites personnes pour quelqu’un.

mercredi 19 octobre 2016

Poème : Syrie, en requiem.


Je collecte une à une les larmes des hommes d'honneur
Je suis morte la nuit dans la brume de torpeur
Chaque aube nouvelle me ressuscite avec douleur
Chaque soleil fane d'éclairer mes champs d’horreur.
Un jeu de pouvoir, une abomination sur ma terre
Un labour de chars pour cultiver les semis de guerre
Des ruines de sanctuaires, des décombres de temples,
Tout ce qui possédait un relief a été réduit en cendre.
Des échines se sont courbées pour éviter la décapitation
Un génocide a été programmé pour démembrer ma nation
Je suis un corps dépouillé, vidé de toute substance
Que les aigles et les vautours s’arrachent en bectance.

mardi 4 octobre 2016

Nouvelle : De la brillance à la couleur du vote.

Avertissement de l'auteur : Toute ressemblance des personnages premiers, secondaires ou même tertiaires, avec des personnes que les lecteurs ont connu, connaissent où seront amenés à fréquenter, est purement fortuite :) .


« Tout ce qui brille n’est pas de l’or. »
C’est bien ma nouvelle copine Noor qui me l’a dit. Elle dont l’apparition occulte tout, et dont le nom est inscrit en surbrillance sur sa carte de visite. Elle m’a aussi dit qu’elle se méfiait de ceux qui voulaient l’éclairer, et que la nature humaine était versatile.
Au début j’ai cru qu’elle parlait des élections. Comme nous sommes en période électorale, j’ai tout de suite fait le lien. Sa vision avait tant de profondeur, que j’ai passé en revue les symboles de nos partis politiques pour comprendre de quoi elle parlait.
C’était ingénieux de sa part d’éviter de se mouiller et donner ces sortes d’indices. J’attendais qu’elle parle du livre, de l’enveloppe, du cheval ou même du tracteur… Je ne suis pas trop regardante et ne connais des partis politiques que les petits dessins qu’ils nous ont croqué ; même pas leurs slogans.
Mais par la suite, j’ai compris qu’elle parlait de Rabab. Elle ne supportait pas que son amie s’achète un sac Hermès et le ramène au fitness en le mettant bien en vue, dans la salle d’entraînement.
« Soi-disant, elle n’a pas eu le temps de passer aux vestiaires ! » m’a dit Noor sur le ton du mépris, contre sa nouvelle ennemie.
Vous me connaissez, je ne suis pas trop médisante, mais cela m’a fait sourire intérieurement. C’était sa manière d’être un peu envieuse de son amie, qui vit pourtant aux mêmes standards de luxe qu’elle. Mais quand elle m’a raconté comment son amie lui a faussé compagnie et l’a mise sur une mauvaise piste lors de leur virée de shopping à Paris, j’ai enfin compris son mécontentement, autant que j’ai saisi la défection de sa copine. Je ne suis pas particulièrement férue des achats, mais j’aime bien aussi, de temps en temps, me procurer des babioles originales pour me distinguer de la masse.

D’ailleurs, à quel degré de brillance peut-on dire que c’est trop ?
Parce que je n’ai pas encore saisi la limite. Entre ceux qui se mettent de pied en cape, sac et chaussures compris, tout en luisance et en marques, de véritables hommes-sandwichs ou publicités ambulantes, et ceux qui n’en porte qu’un, mais le plus voyant possible…
Et dans le même ordre d’idées : ceux qui postent chaque jour leurs photos de vacances sur Facebook, Instagram et slashent à tout va sur Twitter, et ceux qui cliquent sournoisement le restaurant étoilé où ils dînent…
Il doit y avoir des degrés, une nuance ? Non ? C’est quand même du m’as-tu-vu à tous les étages !
Peut-on dire que ces personnes veulent juste partager leur beauté, leurs expériences et la splendeur des pays qu’elles visitent et nous en enrichir, ou bien n’existent-elles que par le nombre important de nos likes ? Un peu comme si leur vie dépend de leur image. Un besoin d’exister satisfait à travers le regard des autres.
Vaste sujet, que je ne suis pas prête à débattre, puisque je souffre moi-même de cette vanité : j’ai récemment inondé mon mur Facebook de plusieurs photos de Noor et moi, pour qu’on sache bien que je suis son amie.

Noor est si éclatante que tout le monde veut se rapprocher d’elle. Elle est ortho-endo-paro…etc. dentiste. Elle a toutes les spécialités de l’art dentaire, elle est à elle seule une clinique sur pied. Tu penses que j’ai essayé d’être son amie, j’ai les dents pourries. Ça me prendrait toute une vie si je devais me faire faire des couronnes au prix du marché. Ne parlant même pas des implants, il m’aurait fallu gagner au loto. Sauf que je ne joue pas.
Il est vrai qu’au début j’avais plutôt recherché un dentiste. Mon besoin de me stabiliser me tracasse régulièrement, même si j’aime beaucoup cette liberté acquise sur le tard. Mais comme ils étaient tous pris, ou en tout cas les plus intéressants d’entre eux, je me suis rabattue sur elle.
J’ai bien choisi également. Non seulement pour l’intérêt des petites remises qu’elle ne manquera pas de m’octroyer, mais également pour la possibilité de m’introduire, même par la petite porte, au cercle restreint des femmes à la page.
Vous vous souvenez que j’avais émis le désir de renforcer mes capacités physiques, afin de mieux gérer les aléas que la vie ne manquera pas de m’occasionner ? Eh bien, aujourd’hui Noor m’a emmené dans son fitness pour un cours d’essai.
Inutile de dire qu’elle m’a invitée, parce que cette seule séance m’aurait coûté un plombage. Vous remarquez là que j’utilise une sorte d’étalonnage. Il est dû en grande partie à la déformation professionnelle de mon métier de déléguée médicale, ainsi qu’à ma pressante nécessité de me soigner les dents. D’ailleurs, en dehors de mes besoins essentiels de vie tels que le loyer, la nourriture et le téléphone, je compte le reste en actes médicaux.

Je n’ai pas pris de risques pour cette sortie. Ma sœur étant une sportive compulsive, j’ai pioché en douce de son placard des articles qui avaient l’air neufs, et surtout portant des signes évidents. Je ne connaissais de Noor que son cabinet supra-moderne et les bijoux voyants à travers sa tunique médicale, mais quelque chose me disait qu’elle devait être distinguée en civile.
Et j’avais raison. Elle est arrivée à bord de son coupé décapotable rutilant, a pilé juste devant la porte et a passé la clé au "concierge", après être descendue en sautillant avec élégance. J’étais saisie même par sa façon de se mouvoir dans l’air. On avait l’impression que tout s’arrêtait en sa présence. Et puis, elle est si lumineuse qu’elle attire tous les regards.
Mais Noor ne peut pas supporter de brillance de la part de ses amies proches. Normal, trop de soleil aveugle… ou bien elle craint un court-circuit général. C’est peut-être pour ça qu’elle a accepté mon amitié…
Elle juge tout le monde aux œillères de son vécu également. Et comme elle vit au-dessus des autres, elle les voit donc de haut.
On en était donc là: moi, avec mon survêt qui a paru tout à coup délavé, et elle avec sa brassière Mara Hoffman, son leggings EA avec des estampes et strass, ses baskets de la dernière création Nike, sans oublier un petit bout de chair doré entre le haut et le bas (souvenir de ses dernières vacances ensoleillées), quand elle m’a sorti cette phrase.
J’ai failli recracher la gorgée d’eau, que j’étais en train d’avaler, après le petit échauffement qu’on nous a fait exécuter et qui avait déjà fait monter mon cœur à ma gorge.
Une petite bouffée de Ventoline plus tard, je me suis reprise et c’est là que j’ai pensé aux élections. Je ne sais pas pourquoi je l’ai fait d’ailleurs, peut-être me cherchais-je des excuses pour me dire que ma nouvelle copine n’était pas que superficielle, mais qu’elle avait développé cette carapace d’apparence pour que personne ne voie d’assez près ses défauts et faiblesses.
Ce qui est certain, en tout les cas, c’est que si elle savait que son prénom symbolise le parti politique qui comporte deux célèbres prédicateurs découverts en plein ébats amoureux dans une Mercedes, elle changerait tout de suite de marque de voiture. Je pense même qu’elle pourrait se débaptiser et choisir un autre prénom.
Pensez-vous ? Les love-birds, comme on les a appelés outre-Atlantique ! Pour un peu, leur histoire m’aurait touchée.
C’est mignon !
Sauf que je me suis très rapidement remise de mon émoi, lorsque j’ai vu une vidéo virale où notre moralisatrice demande aux filles de ne pas regarder les films sentimentaux le soir. D’après elle, leurs yeux le lendemain seraient si imprégnées d’amour qu’elles pourraient troubler les garçons…
Il fallait la trouver celle-là ! Elle a presque du génie dans son imagination perverse.

À propos des élections, pourquoi doit-on choisir entre plusieurs motifs ? Je sais que notre pays détient un nombre record d’illettrés, mais n’aurait-il pas mieux valu nous mettre la photo du représentant de chaque parti et son délégué régional ?
Parce qu’il faudrait une mémoire phénoménale pour mettre une tête sur un dauphin, un cerf ou une abeille. Et quelle est la différence entre le programme d’un oiseau et celui d’un coq ? Comment même les distinguer du reste des autres animaux et de tous les autres symboles tels que le robinet et le parapluie ?
J’ai eu beau m’intéresser à tout ça, je n’ai rien trouvé de remarquable. Je voterai certainement, mais en me méfiant non seulement de ceux qui essaient de me "lustrer" (en dépit de mon égo qui me commande d’être au centre d’attention), mais également de ceux qui remplissent tous les espaces médiatiques et les réseaux sociaux. Je n’ai pas oublié le jusqu'au-boutisme du flambeau révolutionnaire de mes livres d'histoire, ni celui syndicaliste qui bloque l'avancée d'une économie. Je suis peut-être un peu rebelle, mais je n’aime pas les extrêmes.

Pour en revenir à ma copine Noor, sa lumière est moins aveuglante depuis que je la fréquente régulièrement. Dès qu’elle étend le manteau de sa nature jalouse, on voit se dessiner le crépuscule, les zones grises qu’elle a dans le ventre. C’est aussi ce qui se passe pour certains partis où leurs représentants portent des costumes de prix pour nous impressionner. Il suffit de gratter la surface, le maquillage se décolle et on voit l’ambition personnelle dévorante.
Mais contrairement aux élections, Noor ne cherche pas éclairer les autres et leur fausser compagnie dans les sombres méandres de la politique politicienne, ni ne cherche à seulement gagner un portefeuille. Ce n’est pas de sa faute si elle brille, c’est son enfance difficile qui l’a enduite de ce vernis. Et c’est une gentille fille malgré tout, on lui pardonne d’être aussi show-off. Spécialement moi qui ai besoin de son expertise dentaire.
Lorsque j’irai voter, je penserais à elle et à sa phrase culte. Le plus important, après tout, est que ma voix remplisse une couleur, afin d’éviter qu’elle ne soit détournée ou qu'elle n'épaississe les ténèbres du vide.

jeudi 29 septembre 2016

Billet : J'écris, donc je vis.

À chaque fois que la mort a emporté un de mes proches, je me suis demandé pourquoi. 
Pourquoi a-t-on été créée, et à quoi servons-nous à l’échelle de l’univers ?
Je m’investis dans ce vaste champ d’investigation, où plus d’un penseur et philosophe se sont cassé les dents. Sans aucune prétention. Crois-tu que je pense détenir une réponse, l'espace d'un instant ?
La déliquescence nous guette depuis la naissance. Elle prend diverses formes et causes qui aboutissent tous à la même fatalité : un corps qui pourrit rongé par les vers, ou au mieux dans certaines cultures, une poussière qu’on dispose dans une urne et dont on se débarrasse à l’occasion.
C’est fou ce qu’on peut-être inutiles, c’est rageant de penser que la terre reprend ses droits. C’est écœurant de penser qu’on peut fabriquer notre propre potence : que nos cellules façonnent leurs propres ennemis, et se boursouflent en tumeurs immondes.
Partir avec panache par arrêt cardiaque, dans un accident ou pour une cause quelconque qui nous fait disparaître en un clin d’œil, passe encore… Laisser de la vie un souvenir vivace d’une éclatante clarté.
Mais la vieillesse, la maladie, le cancer… Quelle farce de la nature ! Nous faire souffrir jusqu’au bout… Imposer à nos proches le désespoir d’un feu qui tiédit et réduit nos plus belles réussites en mornes commémorations ?

J’écris, donc je vis. 
Un paradigme dont je profite tant que je peux.
Je ne veux pas rejoindre le néant sans laisser de traces derrière moi. Pas une grosse empreinte, juste quelques stigmates sur la glaise que je rallierai à mon tour, afin de semer quelques indices aux suivants. Donner du sens à mon passage, pour ne pas me morfondre dans la vacuité.
Dans l’âtre incandescent de mon âme, au plus fort de mon onirisme, les mots voltigent et se consument tour à tour. Parfois je réussis à en attraper quelques-uns et d’autres fois non. Ma vie va ainsi, en lutte incessante pour inscrire des phrases pérennes sur le registre éphémère de mon existence.
Je rêve que j’accomplis quelque chose. Je transmets une connaissance, une idée, une maxime, je laisse un legs quelconque… Mon fantasme rampe à travers mon corps, coule de mes doigts et trace le sens elliptique en termes intelligibles.
De ma fenêtre aux solides barreaux, enfermée dans ce corps qui va inéluctablement vers sa fin, mon esprit s’évade pour se glisser dans les nuages. Je survole la terre, toujours plus haut, pour échapper à ses vicissitudes. Me parvient de loin, comme étouffé, le vagissement de ma famille qui m'enjoint de rentrer.
Je me réveille trempée. Les nuages se sont transformés en cumulus et m’ont recraché. La lumière blafarde du jour me rappelle que le blanc est aussi détestable que le noir, et que mon deuil est si douloureux que je me passerais volontiers de ma conscience.
Mais je ne m’appartiens pas. Je suis le maillon entre ceux qui me précèdent et ceux qui me suivent. De part et d’autre je suis tiraillée, écartelée, enchaînée. Et quoique mon esprit s’échappe, mon âme, qui reste clouée à ce magma informe, impose son rythme. Aucune liberté ne m’est accordée, sinon celle d’accepter mon sort.
Sur le seuil du trépas inexorable où dès la naissance nous avons été entreposés, je m’exhorte à la patience. Je crochète quelques bribes pour en faire des strophes, afin de combler les ornières de ma route. J’écris quelques pages, termine un chapitre… 
Je m’occupe avant qu'à mon tour la faucille ne vienne trancher mes liens, et ne referme définitivement mon livre.


mardi 23 août 2016

Conte : Le babouchier qui s'ennuyait

Conte moderne pour enfants trop sages.



Il était une fois, un marchand de babouches qui menait une vie modeste et paisible. Il avait une gentille femme et d’adorables enfants qu’il aimait par-dessus tout au monde. Il s’occupait également de ses parents âgés, qu’il avait installés dans un joli appartement, quand la vieille maison où ils résidaient avant tomba en ruine. Il était un bon fils, un bon mari et un très bon père, mais il s’ennuyait un petit peu.
Il allait tous les matins ouvrir son échoppe, et espérait patiemment quelques ventes. Il pouvait se suffire d’essayages, pour remplir un peu son temps, il y avait des moments où il se sentait si assommé qu’il baillait à s’en décrocher les mâchoires. Il chassait les mouches qui venaient le perturber avec une tapette, tentait de lire un peu les journaux et surfait sur son ordinateur pour s’intéresser au reste du monde. Il jouait également parfois avec les applications mobiles de son téléphone, mais il se fatiguait vite de tout cela et scrutait les premières lames d’obscurité pour rentrer chez lui.
Il récupérait alors sa petite caisse, comptait ses pièces et baissait le rideau, sans oublier de bien vérifier, avec son apprenti, la fermeture de ses deux très bons cadenas.
Sa vie était faite de ces allers et retours, de la cadence de ses prières à la mosquée du quartier, et des visites qu’il rendait à ses proches et voisins.
Il était tranquille en somme, il n’y avait que la nuit où ses embarras prenaient vie. Il avait du mal à s’endormir, et quand le sommeil arrivait enfin, il faisait des rêves extravagants et se sentait sortir de son corps.
Cela le perturbait. Il n’aimait pas perdre prise ce qu’il avait déjà, et craignait de trop plonger dans ces affabulations et de ne pas retrouver un jour le chemin du retour.
Il avait consulté divers médecins pour ce trouble mineur, avait également regardé du côté des herboristes, et lisait et appliquait tous les conseils qu’il trouvait dans les sites de bien-être. Mais sans résultats.
Plus le temps passait et ses enfants grandissaient, plus son sommeil était perturbé et devenait une obsession. Il y avait des jours où il se réveillait si fatigué, qu’il ressentait presque une certaine lassitude de la vie elle-même. Il avait le sentiment d’être inutile et de vivre de façon banale. Cela creusait dans la profondeur de son âme.
Par une journée terrible de chaleur, où le Chergui avait soufflé très fort en début d’après-midi, ses étals s’étaient couverts de poussière et de feuilles mortes. Beaucoup de sa marchandise avait été détériorée par l’intempérie et les gouttes de pluie qui s’étaient mises à tomber de façon impromptue. Cela l’agaça tant, qu’il décida de fermer boutique et de regagner sa maison.
Sa femme s’étonna de le voir rentrer aussi tôt, elle était en train de préparer le repas, tandis que ses enfants étaient enfermés dans leur chambre et remplissaient leurs devoirs scolaires. Il passa rapidement les encourager et leur souhaiter bonne nuit, et se dirigea vers sa chambre malgré l'insistance de son épouse qui le suivait, et assurait pouvoir disposer le dîner rapidement. Il se sentait trop épuisé et contrarié et préféra se coucher directement.
Elle se désola de le voir ainsi, et tout en lui racontant les dernières nouvelles de la journée, elle ouvrit grandes les fenêtres pour bien aérer la chambre. Puis, voyant qu’il ne répondait pas, tira les épais rideaux et le laissa reposer dans le calme et la pénombre.
Il ne fallut pas plus de quelques secondes à notre héros pour sombrer dans un sommeil profond, contrairement à son habitude. Il fut emporté dans une terre si riche en végétation et animaux fantastiques, qu’il ne sut où donner de la tête. Il était un peu comme Alice au pays des merveilles, sauf qu’aucun être, d’aucune sorte, ne semblait vouloir le blesser ou se jouer de lui. Ils vivaient tous en harmonie et étaient satisfaits de leurs sorts, malgré les imperfections dont ils avaient été affublés. Il y avait un oiseau qui n’avait pas d’ailes, un chat sans queue, un arbre sans branches ni feuilles, un navire qui voguait sur une route goudronnée… Mais ils disaient avoir été créés ainsi et qu'ils avaient appris à s’adapter et surtout ne pas rechercher la perfection.
Qu'ils soient doués de la parole et qu'il puisse les comprendre fut sa première surprise déjà, il s’étonna ensuite de leur abdication face aux difficultés qu’ils rencontraient.
Si cela lui était arrivé, se disait-il, pour sûr qu’il aurait recherché un moyen de vivre mieux. C’est un dessein exaltant de réparer ses défaillances, d’améliorer progressivement sa vie. Cela remplit quelques espaces, confère du sens à l’existence, il en venait même à les jalouser.
Il avait bien quelques défauts lui-même, mais pas de quoi en faire une destinée. Sa voie était tracée depuis le début, il se morfondait à tenir le commerce qui avait appartenu à son père, et aspirait à mieux.

vendredi 19 août 2016

Poème : Beware, who's next ?

Un pas cadencé, un son martial,
Une avancée terrestre et une autre venue du ciel.
Il pleut des ogives et le sol fait pousser des grenades.
Les femmes se terrent sous les ruines,
Et les hommes se lèvent et prennent des armes.
La mauvaise nouvelle arrive,
C’est le début du désordre. ¤

Les réunions sont annulées, oubliez aussi les fêtes.
Ne sortez pas dans la rue, et nourrissez-vous de vos restes.
Couvrez-vous de la folie, et respirez sous masque.
De nouvelles factions sillonnent la ville,
Des groupes enrôlent ceux qu’ils croisent.
La destruction en dénominateur commun,
La mort en stratégie finale. ¤

Plus de convictions divines,
On se prosterne au pied du plus fort.
Des idées naissent au coin des rues,
Et des esprits s’endoctrinent en un clin d’œil.
Des camps et abris de fortune,
Et des orphelins qui rodent hagards.
Une terre si revendiquée, qu’elle passe d’une main à l’autre. ¤

L’humanité a disparu, ne reste que le désespoir.
C’est la nouvelle cible des dominants, 
C’est le nouvel ordre mondial.
La paix n’est qu’un terme factice, pour qualifier le cessez-le-feu.
C’est la fin des temps pour ce pays morcelé,
C’est la marche funèbre des nations,
C’est le tiré de rideau final.

lundi 15 août 2016

Poème : Hymne à la vie


Sois le matin, 
La rosée qui glisse sur les pétales,
Le frisson d’une tige malmenée par le mistral. 
La vague qui éclabousse les âmes dociles, 
La bourrasque qui fait voler les toits fragiles. 
La bise qui engourdit les mains en hiver, 
La canicule qui étourdit de chaleur.

Sois la sérénité, 
Le calme d’un moine qui médite; 
L’allégresse, la transe qui ressuscite. 
La lumière de l’aurore qui irise l’horizon, 
Le dernier éclat au crépuscule des saisons. 
L’étreinte d’un  amoureux transi, 
La stance alambiquée d’une poésie.

Sois la nuit, 
Le mystère caché dans le pli d’un carnet, 
l’énigme qu’on n’arrive pas à dénouer. 
La flamme qui consume le passionné, 
la source qui abreuve l’aventurier. 
Sois quelque chose, n’importe quoi, 
Sois quelqu’un. 
Sois juste toi. 
Relève la tête et vis enfin.

vendredi 12 août 2016

Nouvelle : Une journée en enfer

C'est une nouvelle légère et un peu noire... que je publierai en épisodes.

Avertissement de l'auteur : Toute ressemblance des personnages premiers, secondaires ou même tertiaires, avec des personnes que les lecteurs ont connu, connaissent où seront amenés à fréquenter, est purement fortuite :) .


Épisode 1.

C’était une de ces journées où dès le réveil tout va mal, un jour qu’on a envie d’effacer de sa mémoire. Une journée où les minutes, les secondes, se sont égrenées à un rythme si lent que l’on pourrait croire que chaque instant a compté pour au moins une heure. C’était comme si on vous projetait dans un film au ralenti et vous obligeait à en être l’acteur. Que vous étiez le pantin d’une grosse farce de l’univers, sans nul contrôle sur les événements intenses qui se succèdent à un rythme effréné. Aucun, sauf de subir et d’espérer en arriver à bout en restant vivant, et plus ou moins indemne.
Quand on parle de la création du monde en six jours, je le comprends enfin ! Et si chaque seconde de notre vie sur terre représentait un million de jours pour notre grand Artisan ?
Voilà que je deviens philosophe !
Et tout d’abord une nuit agitée, peuplée d’hallucinations, de claquements de dents, de chaleur et de transpirations. Je me suis réveillée… Non, je me suis forcée à émerger du cauchemar récurrent qui faisait tambouriner mon cœur, la bouche nauséeuse et des sueurs froides enveloppant mon corps endolori.
Le combat pour en sourdre m’a laissé des traces : un dos raide, des courbatures partout, et un mal de crâne pulsant, l’impression qu’un marteau s’était insidieusement glissé sous mon scalp et s’en donnait à cœur joie.
Rien dans mes souvenirs de la veille ne pouvait justifier cela. J’avais eu une journée des plus insipides et assommante : un briefing, en début de matinée, à s’en décrocher la mâchoire, quelques visites médicales à mon réseau de médecins blasés qui m’ont soutiré quelques échantillons et ont égratigné mon calme placide de leurs blagues triviales. Quelques poignées de mains appuyées, très appuyées, et d’autres paumes qui se sont glissées sur mes épaules et se sont furtivement baladées sur mon dos, en bas du dos…
Que du normal ! C’est la profession qui veut ça, ou la culture, ou je ne sais pas…
Je n’ai jamais compris pourquoi les hommes se croient tout permis dès qu’on les sollicite pour quelque chose... Il y a toujours dans leurs regards, leurs gestes, leurs attitudes, un soupçon de donnant-donnant. Mais mon métier est déléguée médicale, et j’ai appris à sourire poliment et à leur cracher dessus de l’intérieur.
Alors que s’est-il passé une fois endormie ?
J’ai l’impression d’avoir été enlevée par des extra-terrestres, ou que des diables se sont emparés de mon corps et de mon esprit et m’ont fait vivre une équipée extrême. Mais peut-être était-ce seulement mon sixième sens, cette perception de danger imminent, qui me préparait à l’enfer que serait ma journée.


Épisode 2.

mardi 9 août 2016

Poème : Bouillon de spleen


Un goût de miel et d'amertume,
Remonte le long de mon échine.
Une saveur d’impudence et d’innocence,
Un brasillement de déliquescence.
Le plat de mauvais aloi, qui me laisse aux abois,
Un mets à déguster froid.
Un bouquet qui vient du passé.

Un goût de larmes salées de regrets,
Et d’éclats de rire à gorge déployée.
De cœur palpitant, de gaieté évanescente,
Et d’obstination impatiente, de lèvres frémissantes.
Une cuisine de bons sentiments,
Et de colère, de transe et de châtiments.
Une cocotte de chagrin consumé.

Un soupçon de clarté, de ténèbres et de brouillard,
Un brin de choix et de départs.
Une pincée de joie et d’aubaines,
Un déferlement de vagues et de problèmes.
Un mélange détonnant d’inachevé et d’accompli,
Une mixture aigre-douce de survie.
Le goût âcre de ma nostalgie.