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Artisan orfèvre des mots, spécialisée dans le filigrane.

mardi 4 octobre 2016

Nouvelle : De la brillance à la couleur du vote.

Avertissement de l'auteur : Toute ressemblance des personnages premiers, secondaires ou même tertiaires, avec des personnes que les lecteurs ont connu, connaissent où seront amenés à fréquenter, est purement fortuite :) .


« Tout ce qui brille n’est pas de l’or. »
C’est bien ma nouvelle copine Noor qui me l’a dit. Elle dont l’apparition occulte tout, et dont le nom est inscrit en surbrillance sur sa carte de visite. Elle m’a aussi dit qu’elle se méfiait de ceux qui voulaient l’éclairer, et que la nature humaine était versatile.
Au début j’ai cru qu’elle parlait des élections. Comme nous sommes en période électorale, j’ai tout de suite fait le lien. Sa vision avait tant de profondeur, que j’ai passé en revue les symboles de nos partis politiques pour comprendre de quoi elle parlait.
C’était ingénieux de sa part d’éviter de se mouiller et donner ces sortes d’indices. J’attendais qu’elle parle du livre, de l’enveloppe, du cheval ou même du tracteur… Je ne suis pas trop regardante et ne connais des partis politiques que les petits dessins qu’ils nous ont croqué ; même pas leurs slogans.
Mais par la suite, j’ai compris qu’elle parlait de Rabab. Elle ne supportait pas que son amie s’achète un sac Hermès et le ramène au fitness en le mettant bien en vue, dans la salle d’entraînement.
« Soi-disant, elle n’a pas eu le temps de passer aux vestiaires ! » m’a dit Noor sur le ton du mépris, contre sa nouvelle ennemie.
Vous me connaissez, je ne suis pas trop médisante, mais cela m’a fait sourire intérieurement. C’était sa manière d’être un peu envieuse de son amie, qui vit pourtant aux mêmes standards de luxe qu’elle. Mais quand elle m’a raconté comment son amie lui a faussé compagnie et l’a mise sur une mauvaise piste lors de leur virée de shopping à Paris, j’ai enfin compris son mécontentement, autant que j’ai saisi la défection de sa copine. Je ne suis pas particulièrement férue des achats, mais j’aime bien aussi, de temps en temps, me procurer des babioles originales pour me distinguer de la masse.

D’ailleurs, à quel degré de brillance peut-on dire que c’est trop ?
Parce que je n’ai pas encore saisi la limite. Entre ceux qui se mettent de pied en cape, sac et chaussures compris, tout en luisance et en marques, de véritables hommes-sandwichs ou publicités ambulantes, et ceux qui n’en porte qu’un, mais le plus voyant possible…
Et dans le même ordre d’idées : ceux qui postent chaque jour leurs photos de vacances sur Facebook, Instagram et slashent à tout va sur Twitter, et ceux qui cliquent sournoisement le restaurant étoilé où ils dînent…
Il doit y avoir des degrés, une nuance ? Non ? C’est quand même du m’as-tu-vu à tous les étages !
Peut-on dire que ces personnes veulent juste partager leur beauté, leurs expériences et la splendeur des pays qu’elles visitent et nous en enrichir, ou bien n’existent-elles que par le nombre important de nos likes ? Un peu comme si leur vie dépend de leur image. Un besoin d’exister satisfait à travers le regard des autres.
Vaste sujet, que je ne suis pas prête à débattre, puisque je souffre moi-même de cette vanité : j’ai récemment inondé mon mur Facebook de plusieurs photos de Noor et moi, pour qu’on sache bien que je suis son amie.

Noor est si éclatante que tout le monde veut se rapprocher d’elle. Elle est ortho-endo-paro…etc. dentiste. Elle a toutes les spécialités de l’art dentaire, elle est à elle seule une clinique sur pied. Tu penses que j’ai essayé d’être son amie, j’ai les dents pourries. Ça me prendrait toute une vie si je devais me faire faire des couronnes au prix du marché. Ne parlant même pas des implants, il m’aurait fallu gagner au loto. Sauf que je ne joue pas.
Il est vrai qu’au début j’avais plutôt recherché un dentiste. Mon besoin de me stabiliser me tracasse régulièrement, même si j’aime beaucoup cette liberté acquise sur le tard. Mais comme ils étaient tous pris, ou en tout cas les plus intéressants d’entre eux, je me suis rabattue sur elle.
J’ai bien choisi également. Non seulement pour l’intérêt des petites remises qu’elle ne manquera pas de m’octroyer, mais également pour la possibilité de m’introduire, même par la petite porte, au cercle restreint des femmes à la page.
Vous vous souvenez que j’avais émis le désir de renforcer mes capacités physiques, afin de mieux gérer les aléas que la vie ne manquera pas de m’occasionner ? Eh bien, aujourd’hui Noor m’a emmené dans son fitness pour un cours d’essai.
Inutile de dire qu’elle m’a invitée, parce que cette seule séance m’aurait coûté un plombage. Vous remarquez là que j’utilise une sorte d’étalonnage. Il est dû en grande partie à la déformation professionnelle de mon métier de déléguée médicale, ainsi qu’à ma pressante nécessité de me soigner les dents. D’ailleurs, en dehors de mes besoins essentiels de vie tels que le loyer, la nourriture et le téléphone, je compte le reste en actes médicaux.

Je n’ai pas pris de risques pour cette sortie. Ma sœur étant une sportive compulsive, j’ai pioché en douce de son placard des articles qui avaient l’air neufs, et surtout portant des signes évidents. Je ne connaissais de Noor que son cabinet supra-moderne et les bijoux voyants à travers sa tunique médicale, mais quelque chose me disait qu’elle devait être distinguée en civile.
Et j’avais raison. Elle est arrivée à bord de son coupé décapotable rutilant, a pilé juste devant la porte et a passé la clé au "concierge", après être descendue en sautillant avec élégance. J’étais saisie même par sa façon de se mouvoir dans l’air. On avait l’impression que tout s’arrêtait en sa présence. Et puis, elle est si lumineuse qu’elle attire tous les regards.
Mais Noor ne peut pas supporter de brillance de la part de ses amies proches. Normal, trop de soleil aveugle… ou bien elle craint un court-circuit général. C’est peut-être pour ça qu’elle a accepté mon amitié…
Elle juge tout le monde aux œillères de son vécu également. Et comme elle vit au-dessus des autres, elle les voit donc de haut.
On en était donc là: moi, avec mon survêt qui a paru tout à coup délavé, et elle avec sa brassière Mara Hoffman, son leggings EA avec des estampes et strass, ses baskets de la dernière création Nike, sans oublier un petit bout de chair doré entre le haut et le bas (souvenir de ses dernières vacances ensoleillées), quand elle m’a sorti cette phrase.
J’ai failli recracher la gorgée d’eau, que j’étais en train d’avaler, après le petit échauffement qu’on nous a fait exécuter et qui avait déjà fait monter mon cœur à ma gorge.
Une petite bouffée de Ventoline plus tard, je me suis reprise et c’est là que j’ai pensé aux élections. Je ne sais pas pourquoi je l’ai fait d’ailleurs, peut-être me cherchais-je des excuses pour me dire que ma nouvelle copine n’était pas que superficielle, mais qu’elle avait développé cette carapace d’apparence pour que personne ne voie d’assez près ses défauts et faiblesses.
Ce qui est certain, en tout les cas, c’est que si elle savait que son prénom symbolise le parti politique qui comporte deux célèbres prédicateurs découverts en plein ébats amoureux dans une Mercedes, elle changerait tout de suite de marque de voiture. Je pense même qu’elle pourrait se débaptiser et choisir un autre prénom.
Pensez-vous ? Les love-birds, comme on les a appelés outre-Atlantique ! Pour un peu, leur histoire m’aurait touchée.
C’est mignon !
Sauf que je me suis très rapidement remise de mon émoi, lorsque j’ai vu une vidéo virale où notre moralisatrice demande aux filles de ne pas regarder les films sentimentaux le soir. D’après elle, leurs yeux le lendemain seraient si imprégnées d’amour qu’elles pourraient troubler les garçons…
Il fallait la trouver celle-là ! Elle a presque du génie dans son imagination perverse.

À propos des élections, pourquoi doit-on choisir entre plusieurs motifs ? Je sais que notre pays détient un nombre record d’illettrés, mais n’aurait-il pas mieux valu nous mettre la photo du représentant de chaque parti et son délégué régional ?
Parce qu’il faudrait une mémoire phénoménale pour mettre une tête sur un dauphin, un cerf ou une abeille. Et quelle est la différence entre le programme d’un oiseau et celui d’un coq ? Comment même les distinguer du reste des autres animaux et de tous les autres symboles tels que le robinet et le parapluie ?
J’ai eu beau m’intéresser à tout ça, je n’ai rien trouvé de remarquable. Je voterai certainement, mais en me méfiant non seulement de ceux qui essaient de me "lustrer" (en dépit de mon égo qui me commande d’être au centre d’attention), mais également de ceux qui remplissent tous les espaces médiatiques et les réseaux sociaux. Je n’ai pas oublié le jusqu'au-boutisme du flambeau révolutionnaire de mes livres d'histoire, ni celui syndicaliste qui bloque l'avancée d'une économie. Je suis peut-être un peu rebelle, mais je n’aime pas les extrêmes.

Pour en revenir à ma copine Noor, sa lumière est moins aveuglante depuis que je la fréquente régulièrement. Dès qu’elle étend le manteau de sa nature jalouse, on voit se dessiner le crépuscule, les zones grises qu’elle a dans le ventre. C’est aussi ce qui se passe pour certains partis où leurs représentants portent des costumes de prix pour nous impressionner. Il suffit de gratter la surface, le maquillage se décolle et on voit l’ambition personnelle dévorante.
Mais contrairement aux élections, Noor ne cherche pas éclairer les autres et leur fausser compagnie dans les sombres méandres de la politique politicienne, ni ne cherche à seulement gagner un portefeuille. Ce n’est pas de sa faute si elle brille, c’est son enfance difficile qui l’a enduite de ce vernis. Et c’est une gentille fille malgré tout, on lui pardonne d’être aussi show-off. Spécialement moi qui ai besoin de son expertise dentaire.
Lorsque j’irai voter, je penserais à elle et à sa phrase culte. Le plus important, après tout, est que ma voix remplisse une couleur, afin d’éviter qu’elle ne soit détournée ou qu'elle n'épaississe les ténèbres du vide.