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Artisan orfèvre des mots, spécialisée dans le filigrane.

dimanche 19 mars 2017

Nouvelle : Alarme de réveil


ūüėć Avertissement de l'auteur : Toute ressemblance des personnages premiers, secondaires ou m√™me tertiaires, avec des personnes que les lecteurs ont connu, connaissent o√Ļ seront amen√©s √† fr√©quenter, est purement fortuite ūüėČ .





La vie n’est pas un long fleuve tranquille, mais un chemin tortueux, parsem√© sans doute de quelques clairi√®res, et o√Ļ pr√©domine le noir sur le color√© cependant. Ainsi pensait Dounia ce soir, jeune d√©l√©gu√©e m√©dicale de son √©tat, apr√®s avoir pris un d√ģner frugal compos√© d’√† peine une pomme et d’un yoghourt nature. Elle esp√©rait de cette fa√ßon avoir un sommeil de qualit√©, mais ne se faisait pas trop d’illusions malgr√© tout.
Elle n’√©tait pas au bout de ses peines ces derniers temps. Chaque matin lui laissait plus d’amertume que de soulagement d’avoir √©merg√© des cauchemars de sa nuit. En r√©alit√©, le sommeil l’avait presque d√©sert√©, et elle vaguait dans une demi-teinte d’inconscience, peupl√©e d’imagination d√©brid√©e et de monstres ayant figure humaine, qui la laissaient √©puis√©e tout au long de la journ√©e. La sonnerie du r√©veil la pilonnait tous les matins, mais elle ne voulait pas la changer. Outre qu'elle la faisait √©merger de sa torpeur de mani√®re efficace, elle la rappelait √† ses priorit√©s dans la vie.
Le traumatisme affectif survenu quelques jours plus t√īt l’avait rendue morose. Ses amies essayaient de la secouer pourtant, mais c’√©tait peine perdue. Et plus ils s’acharnaient √† l’amuser, plus elle √©prouvait du d√©go√Ľt contre elle-m√™me d’abord de ne pas r√©pondre √† leurs sollicitations, et contre la perfidie du destin, qui pla√ßait toutes sortes d’entraves sur son chemin. Elle faisait semblant de sourire en leur compagnie, mais bien au fond, elle pleurait de rage d’avoir une nouvelle fois laiss√© son imagination croire que l’amour, la g√©n√©rosit√© et la bont√© existaient autrement que dans les contes pour enfants cr√©dules.
Elle avait un chagrin de cŇďur, ou plut√īt un chagrin de ne pas trouver l’√Ęme sŇďur, voil√† l’histoire. La personne √† qui elle avait fait suffisamment confiance pour entreb√Ęiller la porte de son destin l’avait d√©√ßue √† plus d’un niveau.
Tout a commenc√© lorsqu’elle assista au mariage de sa copine d’enfance Yamina. Son amie avait le m√™me √Ęge qu’elle et partageait des id√©es similaires sur la vie, jusqu’√† ce qu’elle d√©cide de sortir de mani√®re forc√©e de son c√©libat. Yamina √©tait bien plus frivole qu’elle auparavant, mais d√©termin√©e √† trouver un mari, elle se voila un jour, et on la vit √† chaque appel √† la pri√®re se diriger t√™te baiss√©e vers la partie femme de la mosqu√©e.
Sa motivation ne s’arr√™ta pas l√†. Elle lia connaissance apr√®s la pri√®re avec les d√©votes comme elle, et commen√ßa √† fr√©quenter les cercles f√©minins de lectures du saint Coran, ainsi que ceux d’explications et d’apprentissage du texte divin. Il y en a m√™me qui organisaient des apr√®s-midi d’incantations et de chants de v√©n√©ration, ce qu’elle trouva extr√™mement agr√©able, puisqu’ils lui rappelaient la musique andalouse qu’elle aimait tant.
D√©cid√©e enfin √† mettre toutes les chances de son c√īt√©, elle se paya m√™me - tr√®s cher -, un ravalement de son mur gyn√©cologique et r√©tablit la cloison, garante de puret√© pour les esprits qu’elle fr√©quentait d√©sormais.
Elle √©tait fin pr√™te au bout d’un certain temps. Voil√©e dans toutes les nuances du terme, de t√™te en cape si l’on peut dire, ne lui restait que la rencontre du mari, cibl√© dans la r√©duite cat√©gorie de ceux qui continuait √† convoler encore de nos jours.
Et c’est ainsi que l’√©poux surgit, une connaissance de connaissance avait un cousin. C’√©tait un oiseau grave, timide et un peu bizarre, et qui ne sortait le soir que pour venir en aide aux d√©favoris√©s qui avaient perdu le droit chemin, mais la jeune fille n’√©tait pas regardante.
En deux temps trois mouvements tout fut arrang√©, et Yamina √©pous√©e. La supercherie ne transpira jamais. Et ce n’est pas la jeune d√©l√©gu√©e, amie et confidente de toujours, qui l’aurait d√©nonc√©e. Elle admirait m√™me sa pers√©v√©rance √† obtenir ce qu’elle voulait par les moyens les plus d√©tourn√©s. Yamina ne supportait pas son enfermement post-marital, mais c’√©tait le prix √† payer pour enfanter. Car c’est bien ainsi qu’elle le pr√©senta √† son amie : puisque dans leur cher pays on ne pouvait √™tre libre d’avoir des enfants comme on voulait, il fallait faire des sacrifices pour les avoir de fa√ßon l√©gale.
Que lui importait de sortir avec un khimar pendant quelques ann√©es, si elle pouvait gagner un ou deux gosses, comme elle le lui avoua. Se rebeller pour divorcer ensuite √©tait un jeu d’enfant pour une personne qui avait autant de ressources qu’elle. C’√©tait si simple de dire √† son mari la v√©rit√© sur son pass√©, si la manipulation ne r√©ussissait pas, il la r√©pudierait plus vite qu’il ne l’avait mari√©e, avec cet ultime argument.
C’√©tait bien calcul√© de sa part. Et pour le moment, le mariage avait l’air de fonctionner, puisqu’avec le traitement de cheval que son m√©decin lui avait prescrit, elle attendait des jumeaux directement. Au final, son calvaire n’allait pas durer trop longtemps, avait-elle d√©clar√© √† son amie d’enfance.
Vu de cette fa√ßon, c’√©tait en quelque sorte inspirant, avait pens√© Dounia. Toute une philosophie de vie brad√©e au pas de l’instinct maternel de reproduction… Mais la jeune fille, ne se chauffait pas de ce bois. Pure elle √©tait, et pure elle voulait le demeurer jusqu’√† se faire remarquer pour sa sinc√©rit√© et son cŇďur clair de toute vilenie. L’unique l√©g√®re concession qu’elle c√©da √† ses habitudes, √©tait de commencer √† se parer d’un chic petit foulard, qu’elle nouait √† l’ancienne - comme elle voyait dans son enfance sa grand-m√®re le faire -, avec un nŇďud sous le menton, quelques m√®ches l√Ęch√©es sur les c√īt√©s, et la moiti√© de la t√™te au vent.
Et encore, jamais aux heures de travail. Seulement lorsqu’elle allait √† la biblioth√®que ces derniers temps, ou bien quand elle faisait ses courses dans le quartier o√Ļ elle habitait. La raison qui avait motiv√© ce choix, √©tait l’insistance d’un de ses voisins pour la saluer tous les matins, et sa fa√ßon de se retourner discr√®tement sur son passage.
Quelques informations aupr√®s du gardien de nuit, qui ne surveillait pas que les voitures, et elle apprit qu’il √©tait c√©libataire et vivait au cinqui√®me avec sa m√®re. Elle sut √©galement qu’il cherchait √† terminer sa religion (ce qui en langage cod√© voulait dire se marier), qu’il √©tait s√©rieux, se r√©veillait √† l’aube pour aller √† la mosqu√©e, et enfin qu’il √©tait biblioth√©caire.
Tout cela √©tait fait pour l’attirer. Un √©rudit qui passait ses journ√©es √† lire, et avait √† cŇďur de prendre en charge sa parent√®le, donnait toutes les garanties de fournir un tr√®s bon compagnon √† sa mis√©rable solitude. Il √©tait son s√©same parfait pour entrer dans la vie de couple.
Elle ne pr√©cipita pas les choses n√©anmoins. Lui r√©pondant de plus en plus gentiment √† chaque fois qu’il lui adressait la parole sur le palier de leur entr√©e commune, elle observa ses mani√®res √©galement, et suivit m√™me sa m√®re une fois jusqu’au march√©, afin de voir comment elle se comportait avec les vendeurs. Puis, r√©solue √† franchir l’√©tape suppl√©mentaire qui la rapprocherait de lui, elle alla s’inscrire dans sa fameuse biblioth√®que.
Cela l’avait pris comme √ßa, s’√©tant r√©veill√©e en forme un matin, elle d√©cida de sauter ce pas. Et c’est arm√©e d’une d√©termination √† toute √©preuve qu’elle se fit belle ce jour-l√†, et endossa ses plus chics habits pudiques et son petit foulard, comme ultime garant virginal.
Une fois inscrite √† l’accueil, au rez-de-chauss√©e, elle monta le grand escalier et repoussa la porte vitr√©e, pour se trouver face √† l’objet de son d√©sir. La surprise √©tait de taille, elle n’avait pas pr√©sag√© de le trouver assis √† l’√©norme table de pr√™t qui tr√īnait au milieu de la biblioth√®que. Parcourue d’un spasme qu’elle n’avait jamais ressenti avant, et dont elle ne connaissait pas la provenance, ses genoux flageolaient pendant qu’elle franchissait les quelques m√®tres qui la s√©paraient de lui. Si elle avait pu, elle aurait sorti son a√©rosol de Ventoline, ne serait-ce que pour se donner une contenance et respirer mieux, mais un dernier fragment de sa conscience lui dit que ce n’√©tait pas le moment de commencer √† lui montrer ses d√©fauts.
Ce qui l’aida cependant et lui donna plus d’assurance, c’est qu’elle remarqua qu’il la reconnut imm√©diatement et devint tout penaud, et que ses joues en rosissaient m√™me un peu.
Cela n’√©tait pas seulement une surprise mais √©galement une jolie co√Įncidence, puisque le jeune homme √©tait en r√©alit√© responsable de cette biblioth√®que, et qu’il ne s’asseyait √† cette table que pour remplacer son coll√®gue des pr√™ts pendant sa pause d√©jeuner entre treize et quatorze heures.
Apr√®s le salut chevrotant, de leurs deux parts, elle s’√©loigna pour parcourir les deux salles qui composaient la biblioth√®que. Et sentant les yeux de son pr√©tendant lui transpercer le dos, elle fl√Ęna, arpenta tous les coins jusqu’√† la m√©diath√®que, et passa d’un rayon √† l’autre, oubliant au fur et √† mesure l’ordonnancement de l’alphabet, ainsi que la disposition par d√©partement et par sujet des diff√©rents livres qu’elle effleurait de vue au passage.
Une demi-heure plus tard, ayant pris deux livres un peu au hasard, du c√īt√© de la petite salle √† gauche qui semblait contenir les romans, elle se pr√©senta de nouveau chez lui pour faire enregistrer ses emprunts. Il insista pour dire qu’elle avait seulement deux semaines pour lire les deux livres - il avait remarqu√© que les volumes qu’elle avait choisis √©taient √©pais -, mais elle sourit vaguement et d√©clara qu’elle √©tait une grande liseuse, et par cons√©quent certaine de pouvoir les rendre avant la date pr√©vue.
Tout cela fleurait l’optimisme, songea-t-elle en sortant du b√Ętiment. Elle avait not√© sous le coude du biblioth√©caire un livre ouvert, √©crit en Koufi il est vrai, mais il n’emp√™che, il lisait et cela √©tait fait pour l’attirer.
Et c’est ainsi que la jeune fille se mit √† la lecture de toutes ses forces. Parfois, elle n’en pouvait plus et cherchait les r√©sum√©s des livres directement sur internet. Elle craignait qu’il ne comprenne le subterfuge qu’elle avait utilis√© pour se rapprocher de lui, et ne l’interroge un jour sur les livres qu’elle empruntait avec une cadence hebdomadaire.
On ne sait pas ce qui lui avait mis dans la t√™te qu’un biblioth√©caire connaissait forc√©ment tous les ouvrages entrepos√©s dans sa biblioth√®que. Consciente que cela √©tait de l’ordre de l’impossible, quelque chose lui disait pourtant qu’il surveillait discr√®tement ce qu’elle lisait. Le l√©ger soup√ßon avait germ√© un jour lorsqu’au bout du deuxi√®me livre qu’elle essaya de prendre, le jeune homme pr√©texta, se faisant confus, n’avoir pas trouv√© le code pour le passer dans le syst√®me informatique. Cela ne la d√©rangeait pas tant que √ßa, elle l’interpr√©ta comme une mani√®re de lui demander de changer de roman. Il cherchait √† orienter ses lectures en priorit√© du c√īt√© des Ňďuvres qu’il connaissait, se disait-elle. Ceux dont ils pourraient discuter par la suite, si leur relation se concr√©tisait un jour.
Elle remarqua √©galement que la grande salle √† droite du bureau central √©tait r√©serv√©e aux ouvrages √† connotation sociale et religieuse. Pour sa part, elle se cantonnait √† la petite, situ√©e √† gauche, et qui comportait les romans de provenances diverses, de tous genres. Ce n’est pas qu’elle ne s’int√©ressait pas aux autres sujets plus s√©rieux, mais dans ce qui lui √©tait tomb√© entre les mains auparavant il y avait tellement de contradiction dans les interpr√©tations, qu’elle avait du mal √† d√©m√™ler le vrai du faux. Elle pr√©f√©rait, somme toute, vivre sa religion comme sa famille et ses proches, dans l'irr√©gularit√© des g√©nuflexions, et la discr√©tion de son isolement.
Apr√®s un temps de cette relation exclusivement litt√©raire, le biblioth√©caire se d√©cida un jour et franchit le dernier pas qui le s√©parait d’elle. Il la rencontra un matin au bas de l’escalier de leur immeuble, et l’invita directement √† prendre un caf√©.
Inutile de dire que Dounia sentit son cŇďur s’envoler et des papillons battre des ailes dans son ventre. Elle rougit jusqu’au sang quand elle lui demanda quand. Ce √† quoi il r√©pliqua qu’il proposait ce soir, si elle √©tait disponible, et lui donna le nom du caf√© o√Ļ il aspirait l’inviter.
La jeune fille passa la journ√©e sur un nuage. Son r√™ve √©tait en train de se concr√©tiser, l’amour trouv√©, ne restait que le mariage. Ce qui ne saurait tarder, pr√©sageait-elle emplie d’espoir, apr√®s quelques sorties du m√™me acabit que ce soir.
Tout se d√©roula √† merveille d’ailleurs : ils discut√®rent beaucoup et rirent √©galement. En quittant les lieux plus de deux heures plus tard, ce fut comme si les astres √©taient bien align√©s. Le temps cl√©ment de ce mois de janvier fit le reste de la magie, et les √©toiles brillantes qu’ils remarqu√®rent en repartant, chacun de son c√īt√©, pour ne pas √©veiller les comm√©rages, leurs laiss√®rent des empreintes dans les yeux.
Bient√īt, se disait la jeune d√©l√©gu√©e, bient√īt je vais le pr√©senter √† ma famille et on officialisera notre relation. Ce que pensait √©galement son biblioth√©caire, except√© qu’il avait une petite r√©serve la concernant. Malgr√© tous ses efforts pour l’orienter dans les d√©dales des livres qu’elle prenait, elle semblait t√™tue, et choisissait assez souvent des Ňďuvres qu’il ne voulait pas la voir lire.
Elle n’avait toujours pas compris qu’il pr√©f√©rait qu’elle aille exclusivement dans la grande salle √† droite, tandis qu’elle s’obstinait √† visiter la gauche, n’en faisant qu’√† sa t√™te. Elle lui plaisait beaucoup. Fra√ģche et spontan√©e, elle avait une touche ing√©nue qu’il appr√©ciait. Elle avait su trouver la cl√© pour attendrir son cŇďur, il souriait de la bont√© de son sourire, et des fois, seulement en percevant la fragrance de son l√©ger parfum dans la cabine d’ascenseur. Il aurait suffi qu’elle pr√™te plus attention √† ce qu’il lui sugg√©rait pour que son r√™ve √† lui devienne r√©alit√©, se disait-il parfois pour s’exhorter √† la patience. Alors qu’au sortir de rendez-vous, il lui semblait quelquefois qu’il allait directement tomber √† genoux.
Son cŇďur √©pris ne lui montrait aucun autre d√©faut en elle, √† part ses lectures de romans, que par exp√©rience il ne prenait pas √† la l√©g√®re. Passe encore qu’elle ne mette pas tout de suite un foulard bien couvrant, sa pr√©occupation concernant l’esprit libre et subversif qui pouvait √©merger de ce genre de lectures freinait son envie de lui faire sa d√©claration.
Il finira par la fa√ßonner comme il voulait, se disait-il, et c’est ainsi qu’en y r√©fl√©chissant, une id√©e lumineuse lui traversa l’esprit. Il se traita m√™me d’idiot de n’y avoir pas pens√© auparavant. Ponctuer son circuit litt√©raire de livres de son choix, et disposer les ouvrages s√©rieux et √©ducatifs dans les trav√©es, parmi les romans, √©taient ce qu’il comptait faire. Il √©tait ma√ģtre des lieux apr√®s tout, et avait d√©j√† chang√© beaucoup de choses dans la disposition de cette biblioth√®que depuis son arriv√©e. Il aurait voulu l’homog√©n√©iser enti√®rement pour qu’elle r√©ponde aux meilleurs crit√®res de l’√©ducation et de l’esprit droit, mais avait √©cout√© ses sup√©rieurs qui lui disaient qu’il fallait laisser une petite fen√™tre aux esprits retors pour les attirer. N’est-ce pas comme cela que sa douce Dounia venait aussi souvent ?
Et c’est ainsi que notre d√©l√©gu√©e commen√ßa √† tomber sur des livres de principes et d’histoire religieuse au fil des classements par ordre alphab√©tique, dans les rang√©es qui n’√©taient pas cens√©es les d√©tenir. Le doute la tarauda un moment, la ruse semblait trop √©vidente, et pour en avoir le cŇďur net, elle glissa √† droite pour v√©rifier. Ce qu’elle y trouva confirma ses pr√©somptions, l’√©change n’avait pas √©t√© r√©ciproque. Seule la petite salle √©tait sujette √† mutations.
Elle garda cela en m√©moire sans y accorder grande importance, et quoique son esprit veuille y revenir quelques fois, elle le brima en se persuadant qu’il cherchait √† l’int√©resser aux domaines qu’il semblait bien ma√ģtriser. Deux mois pass√®rent √† ce r√©gime, entre gentilles sorties et rencontres en biblioth√®que, les choses allaient bon train. L’influence de son pr√©tendant paya, elle commen√ßa √† diversifier ses lectures, et la troisi√®me fois qu’elle prit des livres qui le firent rosir de plaisir, il se d√©cida et d√©clara tout de go, en pleine biblioth√®que, qu’il voulait rendre visite √† sa famille.
Dounia, combl√©e de bonheur et soulag√©e de l’aboutissement de son histoire, sentit ce jour-l√† que la terre avait chang√© d’orbite. Elle l’annon√ßa √† sa famille d√®s qu’elle le quitta, et commen√ßa √† compter les jours qui la s√©paraient du samedi suivant. 
Voulant faire les choses bien, son presque fianc√© lui t√©l√©phona le lendemain, pour dire que sa m√®re √©tant trop √Ęg√©e pour choisir le pr√©sent qu’ils devaient apporter lors de leur visite, il esp√©rait qu’elle se chargerait de cela avec lui. Notre amie bondit de joie √† cette annonce. Il semblait lire dans ses profondes pens√©es, sa derni√®re crainte concernait ce qu’il allait ramener justement. Elle appr√©hendait la r√©action de sa famille, tr√®s exigeante sur les codes de biens√©ance, et prompte aux critiques malveillantes.
Ravie de l’assister, elle lui proposa de passer le prendre en voiture le lendemain apr√®s le travail. Ce qu’elle fit effectivement, en traversant la ville dans un √©tat de rare f√©licit√©.
Et c’est ainsi que contrairement √† son habitude de venir √† l’heure de sa pause d√©jeuner, elle se pr√©senta √† la biblioth√®que √† dix-huit heures trente et la trouva ferm√©e. Une page imprim√©e √©tait scotch√©e sur la porte en verre, et elle disait qu’ils √©taient tous √† la pri√®re, et demandaient aux gens qui lisaient l’√©criteau de les rejoindre dans la petite salle servant de mosqu√©e. Suivait un plan pour la situer dans le b√Ętiment.
On ne sait pas vraiment ce qui a interpell√© la jeune fille √† la lecture de cette feuille, elle en avait vu des similaires plusieurs dizaines de fois. Des guichets se fermaient dans certaines administrations, des bureaux se cadenassaient √† cl√© √† la mairie ou dans les arrondissements d√®s le premier appel √† la pri√®re. Une fois, elle avait fait partie d’une file qui atteignait la porte, pour le seul guichet "de garde" dans une banque pourtant centrale, et ce n’√©tait m√™me pas un vendredi ce jour-l√† ! Elle avait l’habitude de voir se r√©p√©ter √ßa aux heures du Dohr et du Asr, mais c’√©tait la premi√®re fois qu’elle le voyait pour le Maghreb. Ils devaient donc en faire de m√™me pour L’Ishae, puisque la biblioth√®que ne cl√īturait ses portes qu’√† neuf heures du soir.
Est-ce cette surprise l√† qui l’a secou√©e ? Ou le fait que toute une salle de biblioth√®que ferme √† ces heures-l√† ? Toujours est-il que Dounia d√©vala les escaliers comme une d√©rat√©e, sortit en trombe du b√Ętiment, ouvrit fi√©vreusement sa voiture, et s’abritant l√†, transpira comme un buffle.
Puis, retirant son foulard avec rage, elle commen√ßa √† r√©fl√©chir de mani√®re pragmatique √† sa situation. Et c’est ainsi que le voile qui lui obscurcissait la vue se d√©chira un peu, et qu’elle pu entre-apercevoir le bateau o√Ļ elle allait s’embarquer.
Une fois rentr√©e, m√™me la douche froide, qu’elle s’imposa, n’am√©liora pas son anxi√©t√©. Que se passerait-il si elle se mariait avec quelqu’un qui mettrait toujours son devoir religieux avant tout ?
Parce qu’elle se rappelait des histoires, racont√©es notamment par sa m√®re, apr√®s le p√®lerinage qu’elle fit quelques ann√©es plus t√īt √† la Mecque. Elle lui avait dit que les magasins ferment l√†-bas d√®s l’appel √† la pri√®re. Et que parfois, les commer√ßants arrachent la marchandise des mains de leurs clients pour tirer leurs rideaux rapidement et √©tendre leur tapis sur le trottoir directement. Ils √©taient passibles de coups de fouet ou de b√Ętons, d'apr√®s elle. Certains vendeurs avaient avou√© √† sa m√®re, qui pouvait faire parler des chinois en langage des mains, qu'il risquaient m√™me se voir confisquer leur commerce. D'ailleurs, seules les femmes qui pouvaient se pr√©tendre impures continuaient √† marcher dans la rue, √† ces heures-l√†.
Sa m√®re lui avait √©galement racont√© qu’une fois, en plein trafic, le chauffeur de son taxi s’√©tait arr√™t√© au milieu de la chauss√©e pour faire de m√™me. Et il n’√©tait pas le seul, toute la circulation de cette zone avait √©t√© paralys√©e pendant un long moment. Le temps de d√©m√™ler toutes les voitures apr√®s la pri√®re, avec des policiers qui sifflaient, √† se d√©crocher le gosier, et utilisaient leurs matraques pour taper sur les automobiles et les obliger √† suivre les circuits et d√©tournements qu’ils voulaient leur faire faire, le trajet lui prit pr√®s de deux heures.
Dounia se coucha prise d’une fi√®vre ce soir-l√†. Et apr√®s avoir √©teint son portable, afin de ne pas √™tre importun√©e, son imagination prit le relais lors de son endormissement. Elle vit le monde entier devenir comme √ßa. Les d√©tails qu'avaient racont√©e sa m√®re lui revenaient en m√©moire, et sp√©cialement les flagrants paradoxes qu'elle avait v√©cue : comme ce magasin de lingerie fine ouvert √† l'entr√©e du Mall face √† la porte la plus importante de sortie de la grande mosqu√©e. Elle visualisa un tiraillement de bonnet C entre le vendeur et sa cliente, d√®s le premier cri du Mouweden et bien d'autres choses encore...
Puis, ni d’une ni de deux, et voil√† la jeune fille de poursuivre ses divagations jusqu’√† se voir mari√©e avec le biblioth√©caire et en train d’accoucher. Le m√©decin lui demandait de pousser pour expulser le b√©b√© un temps, et hop ! il disparait l’instant suivant. La douleur lui tord les boyaux, l’enfant voulait sortir, mais personne ne semble l√† pour l’accueillir. Elle crie, elle pleure, elle peste, mais en pure perte, aucune √Ęme n’est pr√©sente. La t√™te du b√©b√© s’√©tait engag√©e, avait gliss√©e, et son corps √©tait coinc√© tandis qu’elle poussait en vain. Elle pousse de toutes ses forces pour l’√©vacuer, et elle √©tait seule…
Elle pousse, elle pousse et une alarme se mit √† hurler. Elle crie pour la couvrir, pour se faire entendre, mais les couloirs aussi semblent vides. Elle transpire, se rel√®ve, essaie de tirer son b√©b√©, mais la t√Ęche est impossible. Elle souffle, elle souffre, elle se d√©chire, et c’est alors que la lumi√®re se fit.
Ouvrant les yeux enfin, elle se d√©couvrit au sol, entortill√©e dans ses draps mouill√©s, comme dans un linceul, avec un cŇďur parti au galop et des oreilles qui tintaient encore de l’√©cho de la sonnerie. Le sentiment d’avoir expuls√© quelque chose √©tait toujours pr√©sent, mais Dounia ne disposait pas pour l’instant de suffisamment de lucidit√© pour lui consacrer un nom.
Et c’est en serrant ce m√™me drap autour d’elle, qu’elle expira longuement de soulagement en r√©alisant que ce n’√©tait qu’un cauchemar. Se relevant p√©niblement pour √©teindre le r√©veille-matin avant qu’il ne se d√©clenche de nouveau, elle prit la d√©finitive et grave d√©cision, de rompre toute relation avec le jeune biblioth√©caire.