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Artisan orfèvre des mots, spécialisée dans le filigrane.

mercredi 5 avril 2017

Réflexion : De la traversée du désert



Il est des déserts, comme des plaines, des montagnes et des forêts, des saisons pour couper à travers et d’autres où il vaut mieux s’en abstenir. Se détourner de ces chemins dangereux, selon le temps, serait le conseil avisé de l’ami qui vous veut du bien. Mais on ne le rencontre pas souvent, et surtout, pas au moment opportun. Mais parfois, c’est notre entêtement à vouloir se dépasser qui nous lance dans ces voies, qui nous pousse à braver nos effrois.
Mes déboires les hivers avec les montagnes enneigées, et leur rude climat qui m’a gelé l’ambition et glacé le sang, m’ont values des frustrations, sans jamais cependant me pousser dans mes derniers retranchements. C’est sans m’écarter des pistes tracées, que j’ai trouvé la force de continuer, et quoique me sentant toujours transie, je m’en suis finalement sortie.
Celles des plaines au printemps, m’ont values quelques rincées et éclaboussures de boues, qui m’ont salie sans bouleverser ma vie. L’eau cristalline de roche a lavé les taches, et c’est avec panache que j’ai recouvré mon luisant d’antan. Faut-il aussi que je parle des bourrasques versatiles de l’automne en forêt, et de leurs conséquences sur mon passé ? Quand le vent soufflait si fort, qu’il tendait la main à l’intérieur de mon corps et dispersait non seulement mes feuilles caduques, mais également les pousses tendres de mon cœur...
Ce sont finalement les souvenirs de ma très longue traversée du désert, et son silence fantomatique que je craignais depuis ma jeunesse, qui m’ont le plus touchés, m’ont façonnés, et je pense, ont déterminés ma destinée.
On ne sait qu’on s’engage dans les régions désertiques que lorsque le voyage est solitaire, et qu’on réalise tout à coup qu’on y est vraiment. Spécialement l’été, lorsque l’astre chauffé à blanc est à son zénith, et qu’on ne trouve aucune fuite à son dégueulis de rayons surchauffés qui se déversent sur le sol, et embrassent les moindres parcelles de votre terre désertique. Lorsque même l’ombre semble fuir les pans des murs et se réfugier loin de vous, vous laissant tête nue, à la merci des insolations et des hallucinations.
Quand la chaleur devenait si dense qu’elle semblait frapper les murs en résonnances auditives, qui se répercutaient dans l’espace en écho, façonnant une sorte de musique, une dissonance cacophonique, lorsqu’elle était accompagnée des stridulations des grillons. La bacchanale s’élevait alors, et on ne savait si on était en train de mourir et que c’est ceux-là les cornes de brume qui ouvrent les voies célestes, ou bien seulement le délire d’un esprit déshydraté, qui y trouvait un dernier refuge afin d’adoucir ses ultimes moments de conscience.
Parfois, tout se taisait et on entendait le silence. Un silence lourd, celui qui appuie sur le corps et veut l’enfoncer sous terre, l’enterrer dans ces zones arides et rocailleuses, et s’en détourner sans jamais se retourner. Le ciel à ces moments-là restait d’un bleu placide, n’entendait aucune sollicitude. Il semblait avoir oublié qu’il pouvait se montrer clément, et invoquer quelques salvateurs nuages pour se rendre moins intransigeant. Il reflétait la lumière du soleil, et prenait un malin plaisir à la diffuser, à la diffracter, dans les zones non touchées par sa clarté, et dans une à une de vos cellules, dans tout ce qui compose votre humanisme.
S’il y avait de la beauté, de la majesté et de la grâce dans les images poétiques du désert, elles se ternissaient alors, se dépréciait par l’odeur de flétrissement d’une peau en début de décomposition. Passé les premières eaux, très rapidement libérées et évaporées, sans trop incommoder votre sens olfactif, venaient par la suite celles de la chaire profonde. Celles d’un corps qui cuit de l’intérieur, et exhale l’odeur de putréfaction de toutes ses vieilles mélancoliques libations.
Sur une route semée d’embûches, c’est dans le refuge des livres que souvent on trouve du réconfort. Et même si le soir, la chaleur emmagasinée par les murs continue de libérer ses ondées suffocantes, le pouvoir de l’imagination les fait dévier et prendre des chemins plus déblayés. Peupler les rêves afin de donner le courage de se lever le matin...
Sortir de ce désert c’est comme aspirer la première bouffée d’air pour un nourrisson, se sentir vivant. On titube en faisant ses premiers pas, on ne mesure pas encore sa chance d’avoir été délivré, on trébuche et on s’étale le plus souvent. Mais quel bonheur de le dépasser, de lâcher prise et laisser son âme parler. De croire que le mirage n’est pas une folie, et d’inspirer goulûment l’air frais qui vient de tous les côtés.
Peu importe la quantité de sable et de poussière qu’on aura avalé, vivre à l’ombre de ses aspirations, adoucir et redessiner chaque jour comme s’il était le dernier, est le dessein ultime que tout un chacun devrait se fixer.
Sortir du désert est la vraie naissance.