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Artisan orfèvre des mots, spécialisée dans le filigrane.

jeudi 1 décembre 2016

Nouvelle : A quelques secondes de la couleur.

Avertissement de l'auteur : Toute ressemblance des personnages premiers, secondaires ou même tertiaires, avec des personnes que les lecteurs ont connu, connaissent où seront amenés à fréquenter, est purement fortuite :) .

Il y a des coïncidences qui électrisent, des instants qui doivent être inscrits dans les astres. La vie est pleine de nuances, de couleurs et de surprises, et nous réserve les pires lorsque nous les attendons le moins. On dira que c’est mektoub, ou encore mieux, que les mauvais moments sont ceux qui nous révèlent. Il faut savoir ouvrir les yeux et s’adapter, tout ne peut se dépeindre en noir et blanc seulement. Natacha a appris cette amère réalité à ses dépens, elle était une photographe professionnelle qui avait adopté ces deux couleurs pour ses clichés.
Elle faisait d’excellentes photos d’ailleurs, pas uniquement pour le magazine qui l’employait et qui était spécialisé en mode, mais également pour son propre plaisir. Il n’était pas rare qu’elle participe à certaines expositions de groupe ou à thème, et parvenait aisément à vendre quelques-unes de ses œuvres. Dans sa vie personnelle, Natacha était aussi dichotomique que sa production. Intense dans ses réactions et agissements, elle tergiversait peu à prendre des décisions, et s’accommodait modérément des états d’âme de ses voisins et connaissances.
Elle avait le même compagnon depuis ses vingt ans, depuis qu’ils s’étaient rencontrés en école d’arts visuels. Mais tandis que lui poursuivait sa carrière de reporter international, qui le menait parfois en zones de guerre, elle se déplaçait très peu pour raisons professionnelles. Leur appartement rue de Sèvre au 6e arrondissement de Paris était son repaire, elle y avait installé un petit laboratoire pour y exercer son art.
La question de leur mariage ou de construire une famille ne s’était jamais posée, Michel n’était pas souvent là. Et puis, ils se suffisaient à eux-mêmes. Natacha n’était pas très maternelle en outre, sa carrière, qu’elle cultivait comme certains élèvent leurs enfants ou leurs animaux de compagnie, était primordiale et avait occulté cette partie-là de sa vie. Le couple avait des idées libérales, anticonformistes et teintées d’une légère touche d’égocentrisme. Ils se plaisaient à dire qu’ils étaient heureux de cette façon, et plaisantaient souvent leurs amis qui s’extasiaient des mimiques ou petites bêtises de leur dernier rejeton.
Natacha sortait beaucoup le soir, même en l’absence de son petit-ami. Elle allait aux dîners et aux soirées, et recevait beaucoup d’invitations pour les spectacles et les shows. Mais sa vie se cantonnait à quelques arrondissements de Paris, elle avait une certaine zone de confort où elle se sentait chez elle, et limitait au strict minimum ses déplacements en dehors.
C’est au cours d’un cocktail organisé par sa boîte qu’elle a rencontré Rachid, un jeune couturier considéré comme une étoile montante dans le ciel de la haute couture. Il avait été découvert par une célèbre maison, à l’occasion d’un concours qu’ils avaient lancé pour ouvrir de nouveaux champs de prospection dans les quartiers périphériques de la ville.
Rachid était un jeune homme de vingt-huit ans, qui avait la maturité d’un homme de quarante. Il savait exactement ce qu’il voulait et avait choisi Natacha pour immortaliser ses tenues.
Cela a été un tournant dans la vie de la photographe. Rachid souhaitait non seulement présenter ses modèles en noir et blanc, mais également dans le cadre où il avait vécu, par des mannequins non professionnels dont il allait faire le casting dans son quartier.
Natacha était flattée de l’honneur que Rachid lui octroyait, mais ressentait un certain inconfort de l’accompagner à la cité la Grande Borne à Grigny, dans le 91. L’artiste avait également suggéré que toute l’équipée fasse le trajet par le RER, histoire qu’il revienne à ses origines, de façon symbolique, par l’identique voyage qui l’avait fait sortir de là. Bien heureusement, le directeur de publication qui assistait à la négociation, et connaissait bien Natacha, sut prendre les devants de manière diplomatique et lui faire abandonner l’idée. Il craignait également les ripostes sèches de son employée ; cette dernière, rétive d’abord à la proposition en général qui risquait de mettre sa sécurité en péril, accepta cela comme un nouveau challenge dans sa carrière. Et par un effort exceptionnel, renonça même à l’idée à demander à son patron d’engager des gardes du corps pour leur virée, Rachid qui avait saisi les infimes signes de ses tergiversations, s’était porté personnellement garant de sa sécurité.
Il n’en demeure pas moins que c’est une boule de nerfs sur pattes qui gravit ce matin-là les deux marches du minibus habituellement loué par son magazine. Son inquiétude croissait à chaque croisement de route. A aucun moment de sa vie, - elle ne se rappelait pas une seule fois, et elle avait quand même trente-cinq ans-, elle ne s’était risquée dans la banlieue populaire de Paris.
Plusieurs scénarios d’agressions, qui allaient du vol à l’arraché, au meurtre et kidnapping se profilaient dans son esprit. Sans oublier évidemment les gangs, revendeurs de drogue et autres barbus islamistes qui faisaient du prosélytisme de porte-à-porte.
Avec sa blondeur, ses yeux bleus, son teint diaphane et son un mètre soixante-quinze (elle avait un héritage slave dans son ascendance), sa descente de voiture ne passa pas inaperçue. Les sifflets et quolibets ont fusé dès qu’elle mit un pied sur le trottoir, malgré ou peut-être à cause du comité d’accueil qui semblait les attendre. Rachid se trouvait au-devant, accompagné d’une dame rondelette, un châle autour de la tête, qu’il lui a présenté comme étant sa mère. Quelques élus municipaux et représentants de la mairie faisaient également le pied de grue, alertés par la manifestation qui se passait dans leur circonscription. La réussite d’un jeune dans ce genre de quartiers sert toujours en exemple aux autres : à ceux qui n’ont pas pu s’en sortir encore, et était très exploitée également par les partis politiques.
On les fit monter rapidement, ils risquaient presque une émeute à s’attarder à saluer les différentes personnalités qui s’étaient alignées pour les accueillir. C’était un grand évènement pour la cité et dans tout le département d’ailleurs.
Tout ce qu’avait imaginé Natacha concernant ces bâtiments, et le quartier en général, s’avéra être juste. Des graffitis un peu partout, à l’ascenseur brinquebalant ou encore les traces de fissures et d’humidité sur les murs. Les divers reportages auxquels elle s’était intéressée, après avoir accepté cette mission, avaient décrit la cruelle réalité qui s’étalait devant ses yeux.
Mais elle ne se laissa pas trop émouvoir, elle était impatiente que tout se termine, et espérait même que cela ne lui prenne que la journée. Enfin, une fois plongée dans le cœur de son métier, elle possédait le pouvoir de se détacher de tout son environnement pour se concentrer sur l’essentiel de sa tâche.
Curieusement, elle eut une pensée pour Michel, son compagnon qui était envoyé aux quatre coins du monde et était loin de s’en plaindre. Son sens d’adaptation semblait infini, alors qu’elle avait beaucoup de mal de sortir de ses zones de confort. Elle l’enviait un peu, et se promit de partir en exploration également et d'échapper des sentiers battus. Cette expérience revêtait de plus en plus d’intérêt pour elle, et comme tout se passait bien et que la chaleur d’accueil de la famille de Rachid pouvait faire fondre un iceberg, elle se prit à regretter de ne l’avoir pas tenté plus tôt.
On les fit entrer dans un premier appartement, qui semblait être le foyer où Rachid avait grandi. Outre qu’il y avait divers portraits de lui depuis son plus jeune âge (seul ou accompagné d’une fillette qui devait être sa sœur), accrochés un peu partout sur les murs, les banquettes disposées tout autour du salon, et le plafond travaillé en plâtre ciselé démontraient clairement ses origines maghrébines.
Une jolie jeune femme vint la saluer, en lui faisant quatre bises, comme cela semblait être la tradition. Elle portait dans ses bras un bébé garçon, tandis qu’une petite fille, toute en bouclettes et aux yeux immenses couleur miel, était accrochée à sa jambe. Rachid, tout sourire, lui fit savoir qu’elle était Rabab, sa sœur jumelle et lui présenta par la même occasion son neveu et sa nièce, qu’elle salua de la main pour ne pas les effaroucher. Elle se trouvait aussi embarrassée que les deux jeunes enfants d’être témoin de tant de signes d’affection et de considération.
Ils s’assirent et on leur servit le thé à la menthe accompagné de petits gâteaux. Mais, alors que ses collègues s’attardaient dans la conversation et s’extasiaient du goût succulent des loukoums et autres pâtisseries au miel, Natacha n’avait qu’une hâte, c’est que le rituel d’accueil se termine pour commencer à travailler. Elle profita même d’un moment où Rachid s’était tourné vers elle, pour baisser la tête intentionnellement et regarder sa montre.
Le signe était grossier, mais ne pouvait être plus clair. Le modéliste se leva pour remercier sa famille de leur réception et fit savoir à l’équipe que la séance photo se passerait dans l’appartement de sa sœur, qui avait été aménagé pour l’occasion, et où les mannequins les attendaient déjà. Certains voulurent descendre les escaliers directement et d’autres, comme Natacha, accompagnée de Rachid, prirent l’ascenseur pour aller deux étages plus bas.
La porte était grande ouverte, et de belles jeunes femmes, de diverses origines, patientaient dans un joyeux boucan dans le hall d’entrée. Leurs rires et conversations animées résonnaient dans tout l’immeuble.
Natacha sourit froidement de cette ambiance agitée, très éloignée de l’atmosphère feutrée dans laquelle elle se confinait dans son travail en studio. Cela ne lui convenait pas vraiment, mais elle prenait son mal en patience. Et puis, depuis le début de sa carrière, elle supportait de temps en temps quelques petits caprices des artistes et des modèles avec lesquels elle travaillait.
Une fois entrée, elle fut dirigée vers le salon où quelques meubles et tapis semblaient avoir été retirés, ne laissant qu’un coin de banquettes d’un genre un peu mixte, entre deux cultures. Il y avait des rideaux tissés en soie brute aux fenêtres (du même genre qu’on trouve dans les souks de Marrakech), tout un pan du mur avec un grand poster adhésif, des poufs et guéridons en bois de cèdre, mais également un canapé en cuir, qui semblait être de très bonne facture, ainsi qu’un peu partout, des petits napperons en broderie fine.
La photographe était désorientée, le lieu n’était pas vraiment convenable ni propice aux poses. Il y avait beaucoup trop de meubles et d’objets de décoration, qui pouvaient gâcher ses clichés. En effet, elle devait consacrer toute son attention aux créations de Rachid, or les accessoires qui allaient être en arrière-plan risquaient de prendre trop d’importance, malgré l’utilisation des filtres et autres subterfuges pour les rendre un peu moins voyants. C’était des photos en noir et blanc, et le mieux pour cela était d’avoir des murs clairs, ou du moins unis, dans lesquels on pouvait ajouter quelques effets si on voulait.
Pendant que les techniciens installaient leur matériel, Natacha alla chercher Rachid, qui semblait avoir disparu dans une des pièces. Elle supposa qu’il était en train de préparer les modèles de sa collection, mais elle l’entendit parler au téléphone derrière une porte close et insister auprès de quelqu’un pour qu’il vienne. Il disait qu’il lui réservait une belle surprise, à condition qu’il se dépêche.
Elle allait revenir sur ses pas pour l’attendre au salon, quand le battant s’ouvrit brusquement. Le regard que lui lança le couturier était plein de sympathie, il hésita deux secondes, puis lui demanda de le suivre dans la pièce qui semblait être la chambre à coucher parentale. Intriguée, elle fit un pas en avant. Rabab surgit au même moment pour l’encourager à entrer. Elle avait l’air d’être d’humeur joviale, et dit à son frère qu’elle aurait préféré que Natacha ne voit le cliché qui avait inspiré cette manifestation qu’une fois qu’elle aura terminé son travail. Pour garder, argua-t-elle, le secret de l’idée pour le moins originale de ce shooting. Mais Rachid n’en démordit pas, et insista pour qu’elle le fasse de suite, afin qu’elle en soit imprégnée, disait-il, et le retransmette sur ses clichés. Il regrettait seulement que son beau-frère n’assiste pas à l’évènement.
Natacha sourit de leurs petits mystères. Elle avança vers la photo incriminée qui était accrochée au mur face au lit. Elle semblait être en noir et blanc, mais la distance et la pénombre, due aux épais rideaux tirés, ne lui permit pas de bien distinguer l’image. Elle comprit néanmoins qu’il pouvait s’agir d’un de ses clichés.
Elle fit autant de pas qu'un demi-tour du trotteur de l’horloge murale. Cela lui prit exactement six secondes pour contourner le petit lit de bébé installé dans la pièce, et s’approcher de la photo encadrée, pour réaliser enfin que c’était celle de son compagnon. À la septième seconde, affolée déjà, elle tourna la tête de côté et vit un grand portrait de famille en couleurs cette fois-ci, celui de Michel, Rabab et leurs deux enfants.