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Artisan orfèvre des mots, spécialisée dans le filigrane.

jeudi 29 septembre 2016

Billet : J'écris, donc je vis.

À chaque fois que la mort a emporté un de mes proches, je me suis demandé pourquoi. 
Pourquoi a-t-on été créée, et à quoi servons-nous à l’échelle de l’univers ?
Je m’investis dans ce vaste champ d’investigation, où plus d’un penseur et philosophe se sont cassé les dents. Sans aucune prétention. Crois-tu que je pense détenir une réponse, l'espace d'un instant ?
La déliquescence nous guette depuis la naissance. Elle prend diverses formes et causes qui aboutissent tous à la même fatalité : un corps qui pourrit rongé par les vers, ou au mieux dans certaines cultures, une poussière qu’on dispose dans une urne et dont on se débarrasse à l’occasion.
C’est fou ce qu’on peut-être inutiles, c’est rageant de penser que la terre reprend ses droits. C’est écœurant de penser qu’on peut fabriquer notre propre potence : que nos cellules façonnent leurs propres ennemis, et se boursouflent en tumeurs immondes.
Partir avec panache par arrêt cardiaque, dans un accident ou pour une cause quelconque qui nous fait disparaître en un clin d’œil, passe encore… Laisser de la vie un souvenir vivace d’une éclatante clarté.
Mais la vieillesse, la maladie, le cancer… Quelle farce de la nature ! Nous faire souffrir jusqu’au bout… Imposer à nos proches le désespoir d’un feu qui tiédit et réduit nos plus belles réussites en mornes commémorations ?

J’écris, donc je vis. Un paradigme dont je profite tant que je peux.
Je ne veux pas rejoindre le néant sans laisser de traces derrière moi. Pas une grosse empreinte, juste quelques stigmates sur la glaise que je rallierai à mon tour, afin de semer quelques indices aux suivants. Donner du sens à mon passage, pour ne pas me morfondre dans la vacuité.
Dans l’âtre incandescent de mon âme, au plus fort de mon onirisme, les mots voltigent et se consument tour à tour. Parfois je réussis à en attraper quelques-uns et d’autres fois non. Ma vie va ainsi, en lutte incessante pour inscrire des phrases pérennes sur le registre éphémère de mon existence.
Je rêve que j’accomplis quelque chose. Je transmets une connaissance, une idée, une maxime, je laisse un legs quelconque… Mon fantasme rampe à travers mon corps, coule de mes doigts et trace le sens elliptique en termes intelligibles.
De ma fenêtre aux solides barreaux, enfermée dans ce corps qui va inéluctablement vers sa fin, mon esprit s’évade pour se glisser dans les nuages. Je survole la terre, toujours plus haut, pour échapper à ses vicissitudes. Me parvient de loin, comme étouffé, le vagissement de ma famille qui m'enjoint de rentrer.
Je me réveille trempée. Les nuages se sont transformés en cumulus et m’ont recraché. La lumière blafarde du jour me rappelle que le blanc est aussi détestable que le noir, et que mon deuil est si douloureux que je me passerais volontiers de ma conscience.
Mais je ne m’appartiens pas. Je suis le maillon entre ceux qui me précèdent et ceux qui me suivent. De part et d’autre je suis tiraillée, écartelée, enchaînée. Et quoique mon esprit s’échappe, mon âme, qui reste clouée à ce magma informe, impose son rythme. Aucune liberté ne m’est accordée, sinon celle d’accepter mon sort.
Sur le seuil du trépas inexorable où dès la naissance nous avons été entreposés, je m’exhorte à la patience. Je crochète quelques bribes pour en faire des strophes, afin de combler les ornières de ma route. J’écris quelques pages, termine un chapitre… je m’occupe avant qu'à mon tour la faucille ne vienne trancher mes liens, et ne referme définitivement mon livre.