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Artisan orfèvre des mots, spécialisée dans le filigrane.

samedi 20 août 2016

Billet : Piqûre de rappel.

L’enseigne clignotait dans la rue déserte de ce quartier populaire. De sa petite fenêtre grillagée, Samira suivait les clignements verts de la croix de la pharmacie installée devant sa maison. Elle a toujours été là. Son enfance a été bercée par le tic tac qu’elle entendait tard la nuit, quand la clameur s’apaisait, bien avant l’appel à la prière de l’aube.
Aujourd’hui, c’est à elle et à elle seule qu’elle s’accrochait. Enfermée dans cette pièce spartiate, elle avait perdu le décompte des jours : les saisons étaient passées avec leurs lots de pluie, de vent et de chaleur, les enfants étaient allés à l’école, puis ne l’étaient plus ; sa peau avait cicatrisé des traces de boucle de ceinture.
Au plus profond de son désespoir, quand le monde entier s’obscurcissait et qu’elle voulait passer à l’acte majeur, sa lumière venait la sauver. Elle pulsait de la couleur des prairies, de la forêt, de l’herbe tendre, et de ses rendez-vous avec Nabil. Le serrement de son cœur, le nœud coulant de sa gorge se délitaient, fondaient et lui permettaient de s’évader de sa prison.
Nabil est le soleil qui a illuminé sa vie, l’air frais et sain qu’elle a pour la première fois respiré. Il est celui qui lui a fait sentir qu’elle était vivante. Leur rencontre avait été un tel tremblement de terre qui avait secoué ses principes, qu’elle n’avait plus songé à se montrer prudente.
Mais un jour elle a été aperçue en sa compagnie, et sa famille en a été informée.
Elle a été battue, brimée, soustraite de lycée, interdite de sortie, privée d’amies… Sa mère et sa sœur avaient été les pires : elles n’avaient eu aucune sympathie pour elle, aucune compassion. Leurs injures et invectives avaient été comme des couteaux qui avaient tranché net dans sa chair. C’était comme si elle avait déshonoré toutes les filles du pays, la féminité de la terre entière. Elles la blâmaient pour tout et surtout d’éprouver un sentiment mystérieux, qui leur faisait peur, qu’elles n’avaient jamais connu.
Ni les larmes ni les supplications et les justifications de ces rencontres chastes à l’orée de la ville, ou dans des parcs publics, pourtant éloignés du qu’en-dira-t-on de leur quartier, ne purent les attendrir. On l’enfermait la majorité du temps dans la petite chambre de la terrasse, et une fois par semaine seulement, l’une ou l’autre l’emmenait - couverte de la tête au pied d’un hideux tissu noir-, au hammam, d’où elle revenait directement.
C’est ce même khimar qu’elle a porté ce jour-là pour aller chez le médecin. On lui avait trouvé un mari, et elle devait établir un certificat de virginité, pour prouver à tous qu’elle était intacte. Accompagnée de sa famille et de sa future belle-mère, elle s’était rendue ensuite à l’officine, afin que la pharmacienne leur lise l’attestation et confirme bien l’écrit aux analphabètes.
Cette dernière ne l’avait même pas reconnue au début, quand elle était entrée emmitouflée de noir. Elle la connaissait bien pourtant, depuis la naissance.
Très jeune, Samira se cachait parfois dans la vitrine et courait dans tous les sens quand on venait la chercher, afin de rester le plus longtemps possible en compagnie des assistantes qui la dorlotaient et la gâtaient. Elles s’étaient toutes attachées à cette petite voisine, et s’étaient désolées, d’ailleurs, d’apprendre qu’elle avait arrêté sa scolarité l’année précédente.
La pharmacienne l’avait serrée dans ses bras pour la féliciter, et avait retiré son litham pour l’embrasser des deux côtés de joues. Puis, elle s’était inquiétée de ses yeux ternes, avait baissé la voix jusqu’au chuchotement, et après s’être enquis de son âge, lui avait dit qu’elle avait le droit de refuser de se marier.
Samira avait souri poliment sans répondre, et était repartie avec ses proches. C’est après être rentré chez elle, alors que la fièvre s’était emparée de sa famille de jour en jour à l’approche de la cérémonie, et qu’elle n’eut l’occasion de voir son futur époux, escorté par sa mère et ses sœurs, que dans le salon, qu’elle y pensa de nouveau.
Dire non ? Était-ce possible ? Que voulait-elle insinuer ?
Cela avait ébranlé ses fondements. Elle ne savait plus ce que ce terme signifiait, et quelles conséquences il pouvait produire sur sa destinée.
Enfant, elle l’avait dit juste pour ne pas manger la soupe et avait reçu des coups. Une volée était réservée à tout acte non exécuté comme il faut, à tout refus d’obtempérer, à toute contestation ou prémices de rébellion. Elle était si soumise, qu’elle avait oublié qu’on pouvait ne pas obéir aveuglément. C’était devenu un devoir sacré pour elle, de fondement presque divin.
De mémoire récente, elle ne se rappelait pas une seule insubordination. Ses rencontres avec Nabil n’avaient été qu’une échappatoire. Une sorte d’instinct savait que cela était interdit, mais personne ne lui en avait parlé ; et puis, on n’abordait pas ce genre de sujets dans son milieu. Samira n’avait même jamais revendiqué ou protesté de sa condition de détenue. Comme si tout ce qui lui arrivait, depuis des mois, était normal, coulait de source, était mérité.
De sa lucarne au treillage dense, l’enseigne lumineuse aveuglait ses yeux emplis de larmes. Son cœur battait au rythme de ses clignotements et son esprit fourmillait de la profondeur de sa réflexion.
Elle commença à s’exercer en répétant silencieusement et à la même cadence le non, qui n’avait plus franchi ses lèvres. Elle s’enhardit plus et le formula à voix haute, jusqu’à pouvoir l’entendre. Un vent d’insurrection souffla, s’insinua dans ses moindres cellules et balaya ses derniers doutes.
Dire non n'est jamais facile, mais c’est le prix à payer pour s’émanciper.