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Artisan orfèvre des mots, spécialisée dans le filigrane.

mardi 2 août 2016

Nouvelle : A la croisée des chemins

Nouvelle fantasmagorique. 
Avertissement de l'auteur : Toute ressemblance des personnages premiers, secondaires ou même tertiaires, avec des personnes que les lecteurs ont connu, connaissent où seront amenés à fréquenter, est purement fortuite :) . 

Je ne saurais décrire ce qui vient de m'arriver, sans passer pour une aliénée. J’étais en train d’organiser ma paperasse, étalée partout sur mon bureau, quand une voix envoûtante, chaude fit me lever la tête. Elle était là, la dame qu’on traite de sorcière, et que je crains depuis toujours, me cachant dans mon petit office à chaque fois je peux, lorsqu’elle franchit le pas de mon lieu de travail. Elle n’a pas l’habitude de m’interpeller, mais aujourd’hui elle se fait insistante, veut absolument me parler, et prétend qu’elle me voit à travers le miroir sans teint qui nous sépare.
J’en ai la chair de poule, mais ses yeux vairons, dont l’un est couleur d’ambre et l’autre aussi noir que l’encre de seiche, semblent transpercer la vitre et sonder mon âme. Je ne sais même pas comment mon corps s’est mû, j’ai eu l’impression d’avoir été enchantée, envoûtée et attirée hors de mon repaire.
Elle portait des hardes composées de plusieurs couches superposées de couleurs. Elles venaient d’un autre siècle et étaient accrochées par deux grosses fibules aux épaules. Un pagne noir la ceinturait et descendait très bas, comme pour balayer le sol de ses pas. Ses manches étaient retroussées et des bracelets de nacre, de cuivre et de différentes matières nobles s’entrechoquaient à chaque fois qu'elle esquissait un geste. Ils avaient l’air d’être animés et de battre un hymne qui venait de la base de l’univers. Un son profond et vibrant en même temps, qui rythmait déjà ma circulation.
Un seul regard et me voilà transportée dans un désert sans fin. Des dunes à perte de vue, du sable fin et doré qui se soulevait en bourrasques tourbillonnantes, et une sensation de soif qui faisait de ma gorge une ardoise en bois.
Le choc était si violent - d’autant que j’étais consciente du moment où je m’étais avancée vers elle et l’instant où j’ai atterri dans ce Sahara -, que j’ai cru perdre la tête.
Elle n’était nulle part lorsque j’ai repris connaissance, elle m’a déposé là et a disparu. Et la solitude, le silence et la chaleur qui se sont abattus sur moi ont fait remonter mon cœur dans ma gorge.
Si c’est une image qu’elle voulait me donner de l’enfer, elle a très bien réussi. Sauf que ce n’était pas une chimère, et que je ressentais vraiment la chaleur brûlante du sable même à travers mes chaussures. Ma peau commençait déjà à se perler de transpiration, et la première impression de soif, que j’avais éprouvée au début dans ma gorge, remontait maintenant dans ma tête et descendait vers mes autres organes. L’ensemble de mon corps me pressait de trouver une source pour m’abreuver. Tant que je possédais encore un peu de lucidité et de force, je devais bouger mes pieds et avancer.
J’ai fait appel à toute ma volonté pour me mouvoir, et quoique la panique veuille prendre le dessus pour me clouer sur place, j’ai sollicité mon esprit pragmatique pour me rasséréner. Je ne pouvais rester là indéfiniment, me disais-je, même si tous les éléments autour de moi semblaient réels. Il y aura forcément un moment où elle allait réapparaître, ou elle me ramènerait dans mon abri... J’en souriais un peu au début, pensant que c’était peut-être un jeu, une sorte de test, et commençais à lui parler à voix haute, à l’interpeller.
Je lui déclarais qu’elle était très forte d’avoir pu accomplir ce miracle, de me montrer ce tableau vivant... Je lui donnais même du « Lalla », par extrême politesse, pour la prier de revenir me chercher :
« Lalla Zina, s’il te plaît. Tu es où ? S’il te plaît, j’ai trop soif.
LALLA ZINA ? LALLA ZINA… »
Je devenais folle.


J’ai commencé par enlever ma veste, mon pull et n’ai gardé que mon maillot de corps. J’ai retiré aussi mes chaussettes, et n’était-ce la chaleur brûlante du sol, j’aurais marché pied nu. Mon jean était déjà collé d’humidité à mes jambes, mais j’ai plié et remonté le bas, pour aérer au moins mes mollets.
L’air qui se soulevait, chargé de poussière et de grains, entrait dans mon nez, mes oreilles et mon gosier. Je faisais mon possible pour bloquer ma respiration, recracher le sable qui s’accumulait sous ma langue, retirer les grains de mes autres orifices, mais en vain. Ma salive se tarissait, du roc solide descendait dans mon estomac, et je marchais, je marchais, sans savoir où, sans connaître ma direction. Il n’y avait rien devant moi, sauf un soleil de plomb qui me narguait, et ne donnait pas l’air de vouloir descendre de son monticule.
J’avais déjà perdu l’espoir de retrouver Zina, mon but unique était de trouver de l’eau. Puis, après cela, de débusquer n’importe quelle présence vivante dans cette étendue sans fin : un palmier, un cactus, un chameau, un serpent, même un scorpion ou juste un acacia pour me protéger du soleil… Mais non, rien ! À croire qu’aucune espèce, d’aucune sorte, n’avait un jour poussé dans ces ergs désertiques.
Mes jambes commençaient à faiblir et ma conscience dérivait, je ne savais plus si je marchais ou si j’étais à l’arrêt. Mes yeux partaient dans le vague et se perdaient dans l’ondoiement dense et vibrant que formait l’horizon. Les images se déformaient et les dunes se redessinaient au fur et à mesure de mon avancement. Pourquoi moi ? Que lui avais-je fait ?
Etait-elle l’exécutrice d’une vengeance terrestre ? Avais-je fait du mal à quelqu’un et subissais un châtiment divin ?
J’étais si perturbée qu’il y avait des moments où je me croyais déjà morte. Mais les gouttes de sueur, qui coulaient à travers mon dos, annihilaient cette impression. J’étais assoiffée, oppressée, cernée de toutes parts par les dunes… Mon calvaire continuait et, à chaque fois que mes jambes défaillaient, mon cœur était traversé par une décharge et je retrouvais une nouvelle énergie.
Au bout de quelques heures, le désespoir a étendu son manteau noir. Je marchais désormais dans le but unique que l’épuisement finisse par m’avoir, que le soleil se couche, ou que je subisse une insolation telle que je m’évanouisse et perde conscience.
Mais je continuais, ma peine se muait en douleur désormais, et mon esprit, ce dernier rescapé encore capable de penser, devenait de plus en plus aiguisé. Il m’a suggéré de m’arrêter un moment, et c’est ce que je fis sans tarder.
J’ai regardé autour de moi, sans grande conviction, mais mon ombre a bougé et j’ai fait appel à mon raisonnement : le soleil, même s’il semblait immobile, tirait vers l’orange et n’était pas haut, il était sur le couchant, donc si mon ombre est dans mon dos, c’est que je me dirige à l’Ouest.
J’étais partagée entre le désir de continuer à aller de l’avant vers l’occident ou de revenir sur mes pas vers l’orient. Le dilemme était difficile, il y avait aussi les deux autres points cardinaux que je n’avais pas encore explorées.
Quel choix devais-je faire ? me demandais-je en me tournant de tous les côtés.
J’ai regardé à l’arrière, et une image sans relief m’apparut, l’avant était de la même façon sans perspective. Mais sous mes pieds, le sable se mouvait, les grains étaient infinis et se redessinaient en une multitude de figures aussi belles les unes que les autres. J’ai réalisé également que peu importe où j’irais, la solitude ne me toucherait plus. Mon ombre me suivra quelle que soit ma direction, et tant que la verrais se refléter, elle donnera du sens à mon existence.
Cette simple pensée me fit du bien. Pourquoi choisir ? Quand on pouvait juste lâcher prise et se laisser vivre. Et c’est en fermant les paupières et tournant sur moi, que j’ai laissé le destin choisir ma voie. Puis j’ai fait un pas tremblotant, la peur me tenaillait, mais j’ai tenu bon.
Je n’ai jamais su quel chemin j’ai pris, Zina était devant moi quand mes yeux se sont ouverts. Elle montrait ses dents noires et gâtées et tendait la main. Elle portait encore toutes ses breloques et ses chemises en diverses couches, seule la jaune avait disparue.
J’ai sauté sur mon sac et lui ai sorti un billet. Elle ne m’a même pas remercié et est partie en se déhanchant, nimbée d’une odeur nauséabonde, déblayant la poussière de ses limbes.
Je la déteste. À chaque fois qu’elle vient, je m’attends à un quelconque changement ou même un bouleversement. Mais cette fois-ci, elle a fait fort!
Même après la bouteille d’eau entière que j’ai bue, je n’ai pu étancher ma soif. Le sable crispait encore sous mes dents le soir, alors que j’avais procédé à plusieurs brossages. Voulait-elle de cette mésaventure m’apprendre une leçon ?
Je me suis ressaisie en y repensant. Elle m’a hypnotisé juste pour me soutirer de l’argent. Quelle idiote, d’avoir cru en ses pouvoirs ! Il n’existe nul enchantement, nulle part, seule mon imagination me jouait des tours.