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Artisan orfèvre des mots, spécialisée dans le filigrane.

jeudi 21 juillet 2016

Billet : Une aide précieuse, méa culpa.

Elle pétrit longuement la pâte, les manches retroussées, tenues par un élastique croisé dans le dos. Des perles translucides se forment sur son front et d’autres glissent, échappées de son fichu, des rares cheveux que par dernière coquetterie elle teint au henné. Elle a les doigts osseux, la peau transparente et des tâches de lentigo. Elle est maigre, toute parcheminée et encore à genoux.
Elle façonne des boules qu’elle dispose sur une planche en bois farinée, les aplatit et les couvre d’un drap. Elle me regarde enfin, avec ce léger sourire qui déride ses traits et se frotte les mains, faisant voler les particules de ses avant-bras. Les jambes croisées sur la vieille couverture pliée qu’elle avait placée au sol à mon intention, je suis fascinée par le grand halo qui se forme autour d’elle.
Je dois avoir six ans et ma Dada est aussi vieille que le monde.
Elle porte deux Dfinas bariolées superposées sur un Caftan uni et un Seroual ample qui cache ses fines gambettes. Les pans des différentes couches sont relevés, glissés sous sa ceinture, et forment une bouée qu’elle protège par un tablier Vichy. Ma langue salive d’anticipation de l’odeur de pain chaud, elle ne manquera pas de m’en offrir un quignon, dès son retour du four public, pour me faire patienter jusqu’au retour de mes parents. Sa présence illumine notre maison. Elle est la bonté, la tendresse et la représentation juste du dévouement.
Et puis un jour elle disparaît, et on me dit qu’elle est retournée à sa campagne d’origine, qu’elle ne connaissait plus que de nom, et qu’elle avait aidé sa vie durant. Son père venait chercher régulièrement son petit pécule, puis ses frères et enfin ses neveux. Elle nous a tous servi, sans se plaindre, sans protester sur sa condition. Les mots me manquent pour décrire cette abnégation, cette mère de substitution, ce cœur en or.

D’autres prennent très vite sa place, mais pour moi, aucune ne la remplace. Elles lavent, récurent, époussettent, cuisinent, battent les tapis, repassent et nettoient. Chacune sa spécialité, certaines, toutes à la fois. Une armée de mains dont les formes et les visages ne sont plus qu'un lointain mirage.
Des jeunes, des âgées, des grosses, des maigres, des peaux sombres et des yeux verts. De toutes les couleurs et des corpulences, des fourmis méticuleuses et des bêtes de somme, de fines manipulatrices, des anges de patience, des malignes perverses et des pleines de tendresse.
Je ne supporte ni leur présence ni leur asservissement, je n’aime pas leurs manières et leurs façons. Je suis révoltée de ce moderne assujettissement.
Et puis un répit de quelques années où, résolue à m’en passer, je battis mon propre foyer. Mais l’enfantement rend la tâche ardue : être mère ou travailler, c’est l’amère réalité qu'enfin je saisis.
Elles prennent ma maison en main, deviennent indispensables, volent mon intimité et sont à toutes les tâches. Elles se chargent de mes corvées, de celles de mon mari, veillent aux soins de mes enfants et de moi finalement.
Je me laisse faire et en profite à l'excès, jusqu’à l’écœurement, de cette indolence imbécile. Je crie, peste et tempête quand un objet est cassé ou déplacé, et donne des leçons si un tapis est disposé de travers. Je rejette toute nourriture qui ne me plaît pas, et grimace pour les boissons qui ne sont pas à mon goût. Aucune ne trouve grâce à mes yeux, c'est si facile de profiter du statut de maître, rien ne les protège de mes abus.
Je ne me reconnais plus. Elles m’énervent et m’oppressent lorsqu’elles sont là, m’irritent et m’exaspèrent quand elles ne le sont pas.
Je me prélasse paresseusement et pour m’occuper, réclame impérieusement un verre de thé. Je lève le ton, non par méchanceté ou par grande vanité, mais c’est de cette façon qu’on m’a appris à les traiter. Stigmate subsistant de prépotents, que je corrige constamment pourtant.
Tel un chat et tout en gestes ralentis, elle entre discrètement et pose le plateau couvert d’un napperon brodé. Mes yeux se rivent sur ses mains sèches et marquées, vite, je cache les miennes, blanches, délicates et bien manucurées. Elle a le dos déjà voûté, mon maintien est droit, a la moitié de mon âge et le double de mes sillons.
Je me détourne, embarrassée, et après en avoir médité, prends mon crayon, ma gomme et mes feuillets.
Je gratte, efface, écris, froisse, réécris, tape martialement sur mon clavier. Je recommence, réfléchis, triture mes boutons, tire sur mon col, me ronge les ongles, mets mon cerveau en branle.
Une armée de neurones en marche, pour rendre hommage à ces travailleuses humbles et émérites. Acharnées et dévouées, chacune à sa façon, si rarement respectées et indispensables cependant.
Je termine, lis à voix haute, rectifie et recorrige des milliers de fois, salis mes mains et gâche tous mes soins. J’imprime enfin, et voyant le noir envahir la page blanche, serre le poing et essuie ma sueur, dans un sentiment proche de leur dur labeur.